Quand un enfant refuse de vivre, c’est que nous sommes en déchéance

Quand un enfant refuse de vivre, c’est que nous sommes en déchéance

Entre le démenti du père et les faits relatés par plusieurs supports rapportant la version des habitants de Douar Ifrane qui maintiennent que l’enfant s’est suicidé à cause des fournitures scolaires et qu’il aurait même laissé une lettre adressée à sa mère et à son frère (bizarrement, le père n’est pas coté), la présence pesante d’un malaise sociétal qui ronge l’enfance, l’avenir du pays nous interpelle de plus en plus.

« Quand on est du peuple, Sire, on a toujours quelque chose sur le cœur » écrivait Victor Hugo.

Hier, nous nous sommes tous réveillés avec ce poids sur le cœur, celui de ne pas avoir été sensibles à la misère d’un petit enfant qui ne demandait qu’à vivre. Celui de baigner dans son train-train quotidien qui nous secoue des fois mais nous berce aussi sans penser à ceux qui ne font que se battre pour survivre sans vraiment vivre. Aujourd’hui, le suicide de ce petit enfant de douze ans doit remettre tout en question et changer les paradigmes. C’est un acte d’une violence fracassante qui doit agiter nos consciences jusqu’à les commotionner.

Quand le dérisoire supplante l’essentiel

Au moment où la toile bouillonnait nous faisant tanguer sur les eaux des délices prétendues des poupées en silicone qui ont envahi les magasins de Derb Omar, et les photos ou vidéos – d’un ridicule rare – qui affichent non sans insolence la proximité feinte des candidats aux élections avec les démunis de la société, scénarii monté et étudié pour la circonstance de grande importance qu’est le scrutin du 7 octobre, on s’interroge. En cette période électorale où partis et candidats convulsent sous la campagne fiévreuse sans aucun égard pour le citoyen marocain lambda qui se laisse appâter par les jeux de rôles qui ne vont durer que le temps de la campagne électorale, une petite vie se suspendait et s’arrêtait cruellement dans un petit village reclus aux alentours d’Azrou, dans le flanc du Moyen-Atlas.  Nos politiques, à quelques exceptions près, en ignorent probablement l’existence.

Un petit être de douze ans met fin à sa vie pour dire non à la pauvreté, à la précarité, aux inégalités sociales et à la vie injuste. Sa petite tête, délestée du fardeau et des soucis de la vie, a dû se relâcher sur les petites épaules écrasées par toute la lourdeur du besoin et des frustrations vécues.

Non ! La mort d’un enfant ne doit pas être dans l’ordre des choses ! Encore moins étranglé par un câble électrique ! Il est donc allé de désespoir en désespoir jusqu’à ne rien attendre de la vie ni de soi-même, jusqu’à chercher la mort de la pire façon qui soit. Le chaos s’élargit à tel point que l’enfance s’y jette pour échapper à une réalité vécue qui en écrase l’échine. Et ce n’est que lorsque l’irréparable est commis que nous réagissons.

Comment pourrions-nous nous pardonner qu’un petit enfant se soit tué cruellement pour épargner à sa mère des dépenses qu’elle ne peut supporter ? Comment pourrions-nous dormir tranquilles quand le prix d’une trousse ou l’argent de poche de l’un de nos chérubins aurait évité l’irréparable à ce petit qui incarnait l’espoir rêvé de sa mère ?

Nous sommes face à un désespoir lourd d’espoirs rompus. N’est-ce pas là la pire des désespérances quand à l’âge où on aime jouer, où on transpire la joie de vivre, où on trace les contours de ses rêves de tous les coloris, où on prend conscience que la justice s’arrache, où on développe un grand sens moral et une conscience aiguisée, où on a besoin qu’on s’intéresse à notre vie, à ce moment-là, tout bascule sous un simple coup de pied dans la chaise qui supporte le petit corps pour le faire balancer dans l’air à en couper le petit souffle d’un coup.

Que valent à présent nos propos pompeux et nos écrits prétentieux sur les valeurs humaines et morales devant cet acte qui signe notre échec ?

Nos mots sont creux, vides de sens face à l’horreur du spectacle. La petite dépouille hurle dans le chaos que nous tous porterons à jamais les stigmates de la culpabilité. Le sourire que ce petit enfant aurait dû avoir nous hantera pour de longues années nous mettant face à notre impuissance mais surtout à notre individualisme. Son rire étouffé résonnera dans les recoins du pays pour nous rappeler que c’est l’Humain qui est mort en l’Homme.

Plaidons coupables !

Mon fils, tu avais le droit de vivre, tu avais le droit de jouer, tu avais surtout le droit d’avoir ton cartable, tes cahiers, tes livres et tes crayons de couleurs tout comme tes camarades, mais nous tous t’avons arraché la vie. Nous tous sommes criminels d’avoir tué l’enfance. Quand l’innocence, la pureté, l’insouciance se tuent c’est la terre tout entière qui crie au secours. Pardon ! Mille fois pardon de ne pas avoir pris connaissance de ton existence qu’une fois parti. Tu es martyr de la pauvreté, victime d’un monde qui marginalise les exclus de la société. Criminels, nous le sommes toutes et tous de t’avoir laissé te battre seul contre les vents et marées de la vie. Criminels, nous le sommes toutes et tous parce que nous ne prêtons pas attention aux leçons qui nous sont données en flash tous les jours par les enfants. Criminels parce qu’en déposant nos enfants devant les missions étrangères ou les écoles privées, nous ne daignons même pas penser à ces êtres inoffensifs dont le regard s’accroche à la muraille qu’ils ne pourront jamais franchir. Criminels parce que lorsque nous accompagnons nos enfants pour qu’ils choisissent leurs cartables entre les marques en vogue et que nous passons à la caisse en bombant le torse ayant pu satisfaire leurs caprices, nous oublions qu’il y a ceux qui ne demandent qu’un cartable fût-il en plastique.

Nous sommes criminels parce qu’au moment où nous accourons pour nous procurer la dernière console de jeu pour nos rejetons, il y a quelque part, quelqu’un qui travaille quand il ne va pas à l’école, qui ne songe même pas à jouer et qui , au cas où il aurait le temps de le faire, confectionne ses jeux lui-même par les moyens de bord qu’il a à sa portée (pneu de bicyclette, cailloux, fil de fer, bouteilles en plastique …). Criminels parce que dans un pays corrompu, les manquements aux devoirs deviennent monnaie courante. Criminels parce que le ministère de la solidarité, de la femme, de la famille et du développement social a d’autres soucis que les besoins « futiles » d’un petit enfant. Criminels parce que nous avons laissé creuser les écarts sociaux sans demander de reddition aux gouvernants. Criminels parce que nous assistons, passifs, à la dégradation de la société marocaine et à l’abus de pouvoir des responsables sans réagir. Criminels parce que nos élus savent qu’une fois aux commandes, ils peuvent se départager les biens sans crainte puisque de toutes les façons les riches ne se sentent pas concernés et la classe sociale la plus touchée à savoir les pauvres n’a pas les moyens de faire entendre sa voix. Criminels parce que nous avons oublié que l’éducation constitue le socle de l’enseignement et que tous les enfants y ont droit sans discrimination.

Quand l’enfance se meurt c’est que la terre doit être en deuil. Quand un enfant refuse de vivre c’est que la vie est en déchéance. Quand un cartable et quelques stylos valent une vie c’est que le monde devient immonde. Quand l’enfance, symbole de pureté, d’innocence et d’insouciance se tue cruellement pour secouer violemment nos consciences c’est que nous nous sommes tous criminels…

À propos de l'auteur:

Souad Mekkaoui

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…

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