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LETTRE OUVERTE AUX RESPONSABLES

LETTRE OUVERTE AUX RESPONSABLES

Objet : Baccalauréat, Seuils de présélection infranchissables pour démocratiser l’accès aux écoles et même aux facultés ! ! !

 

A Monsieur le Président du Conseil supérieur de formation et éducation et de la recherche scientifique,

A Monsieur le Chef de gouvernement,

A Messieurs les Ministres chargés du système éducatif marocain, 

A  Monsieur le Président de la chambre des Conseillers,

A Monsieur le Président du parlement,

Aux membres de la Commission chargée de l’enseignement au niveau de la Chambre des représentants et de la Chambre des conseillers.

Messieurs les gouvernants,

Nos élèves du baccalauréat ont passé une année chargée de travail intense, néanmoins pleine d’espoir nourri pour aller vers des études supérieures qui répondent à leurs aspirations, leur niveau et leurs besoins.

Les meilleurs se sont distingués par d’excellents résultats obtenus à la fin de l’année et ont fêté leur belle réussite. Ils gardent cependant la peur au ventre devant l’incertitude de pouvoir trancher un choix qui anime leur rêve depuis de longues années pour faire une école d’ingénieurs, de commerce, la faculté de médecine ou de dentaire ou simplement la faculté des sciences et techniques. Et pour cause des seuils de présélection exigés qui donnent le tournis ! Nos élèves doivent crever des plafonds et battre des records, d’année en année, dans les moyennes finales obtenues au baccalauréat pour accéder à l’une de ces écoles.

N’est-ce pas là une aberration des plus discriminantes quand on est fille ou fils du peuple et qu’on ne dispose pas de moyens financiers pour prendre le large et partir réaliser son rêve dans des universités étrangères croyant que les études sont le seul moyen d’une ascension sociale? Cette discrimination va laisser en marge des élèves brillants –  parce que démunis – pour les casser dans leurs aspirations en leur imposant de s’orienter, à défaut d’accéder à leur choix, vers des spécialités qu’ils seront obligés d’accepter par contrainte.

On ne cesse de parler d’un manque d’engagement professionnel, de responsabilité et d’honnêteté dans le travail, constatés et avérés chez nos concitoyens fonctionnaires, cadres, professeurs, infirmiers, gendarmes, policiers, employés de bureau etc…. Nous vous répondons tout simplement que notre système produit à profusion des diplômés, des fonctionnaires et des cadres qui ne sont pas dans leur place par vocation ; mais qui occupent simplement des postes par défaut, sinon dans la majorité des cas, par nécessité d’avoir un salaire à la fin du mois. Le début du redressement devra être orienté vers cette liberté de pouvoir exercer le choix que nous voulons pour occuper un poste auquel nous sommes préparés et,  disons-le, pour pouvoir travailler à l’aise, servir son institution, sa famille et son pays. Le schéma que nous vivons est naturellement dans la majorité des cas, tout autre. Faute d’avoir des statistiques, nous dirons que nos étudiants marocains tentent plusieurs choix aléatoires pour multiplier la chance de réussir et prendre l’option qui s’offre à eux. Malheureusement, quand ce n’est pas la voie qu’ils ont choisie, le système fabrique d’éternels malheureux à partir des études supérieures pour les transformer en cadres frustrés qui ne seront jamais satisfaits de leur travail, ni accomplir, convenablement, leur mission de bons citoyens. Un jeune bachelier qui n’a pas le droit de faire les études qu’il souhaite, sera dans le meilleur des cas malcontent, déçu, amer et pire, un mauvais citoyen tricheur, malhonnête et jamais  fier de ce qu’il est, avec un niveau faible de l’estime de soi qui s’accentue au fil des ans pour faire de lui un corrompu et … bonjour la dérive !

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Revenons maintenant à l’origine de ce dysfonctionnement. Il y a bien longtemps, nos lycéens souffraient gravement de la non considération du travail accompli, le long du cycle secondaire. Ce faisant, notre législateur, selon les recommandations de la COSEF lors de la fameuse réforme, a bien voulu donner à l’élève la chance de se faire aider par ses efforts personnels, le long de la première et deuxième année du baccalauréat, par les notes du contrôle continu pour repêcher les élèves qui subissent un accident de parcours. Cependant, le mal est plus profond. En référence à ce qui précède dans cette analyse, le professeur marocain qui n’exerce pas, forcément, son métier par vocation se convertit facilement en un malhonnête faussaire qui va chercher et trouver le moyen pour gonfler les notes de ses élèves afin de camoufler son manquement à son devoir et son déficit quant au travail en classe. Ou scénario plus élaboré encore, il exhortera les élèves pour faire des heures supplémentaires dans le but de renforcer leur niveau. Or – et là c’est un autre problème et non  des moindres- le miracle n’y sera pour rien et l’effort non plus puisque certains de ces enseignants « dopent » les élèves qui passeront leurs tests, de façon plutôt machinale puisque le professeur prépare à l’avance des exercices similaires avec les élèves qui viennent profiter de ses cours. Ces manipulations honteuses et dégradantes pour le corps professoral, sont nourries par des personnes qui sont animées plus par le gain et le matérialisme que par engagement. Mais heureusement qu’il y a encore des professeurs dignes de ce nom qui s’acquittent de leur mission avec beaucoup de dévotion et d’amour. Toutefois, force est de rappeler que plusieurs des cas cités au préalable, font ce métier par défaut et finiront par traîner des générations à la dérive et à la défaillance dans laquelle notre système s’enfonce de plus en plus.

Dans les systèmes qui se respectent, le métier d’enseignant est valorisé et prisé par l’élite des étudiants conscients que l’enseignement est le socle sur lequel repose l’évolution d’un pays (exemple de la Finlande). Chez nous, malheureusement, l’enseignant est classé au bas de l’échelle. Il est blâmé mais jamais récompensé.

Nos élèves font leurs études secondaires, le rêve, l’enthousiasme et l’ambition chevillés au corps. Une fois arrivés en terminale, « l’année des sacrifices pour les parents et celle des défis pour les élèves », les parents se saignent pour que leurs enfants aient une place dans l’une des écoles privées qui affichent du cent pour cent, le jour des résultats du baccalauréat. Et bien entendu, font payer cher leur bonne réputation ! Pour ce faire, et pour que les enfants décrochent d’excellents résultats, le budget annuel des familles s’en ressent à cause des frais de la scolarité mais aussi des cours du soir devenus partie intégrante de cette année bien spéciale pour tout le monde. Et cela sans parler des cours particuliers donnés à domicile. C’est dire que le mode de vie de toute une famille est chamboulé ! Et dire que les citoyens payent leurs impôts et que l’Etat doit prendre en charge la scolarisation des enfants !

Les pauvres élèves quant à eux, conscients des sacrifices de leurs parents, font abstraction de leur confort et se tuent à la besogne avec le seul espoir et rêve de faire le bonheur de toute la famille. Que de stress, que de fatigue, que de peur, que de travail, que de nuits blanches pour franchir ce pas géant et réussir cet examen qui leur ouvrirait les portes du paradis –songe-t-on- ! Le jour « J » arrive et le bac est passé ! Les pauvres élèves ont juste le temps de respirer avant d’entamer les cours… Eh oui ! Ce n’est pas fini puisque les cours reprennent ! (Je ne sais, d’ailleurs, de quelle égalité de chances on parle puisque les fils et filles de peuple ne peuvent payer toutes ces sommes exorbitantes pour couvrir toutes ces charges !)

Une nouvelle tendance –ou nécessité ?- fait à présent partie de processus. Il s’agit bien de ce nouveau fétiche appelé « préparation aux concours » !

Et rebelote ! Une période qui va d’une quinzaine de jours à trois semaines avec des cours accélérés afin d’aider les élèves à faire face aux difficultés des examens pour l’accès aux grandes Ecoles. Or les résultats viennent pour trancher et rappeler ces pauvres jeunes à la dure réalité ! On affiche des moyennes qui nous laissent bouche bée et qui dépassent les 19 ! Aussi les grandes écoles du Maroc élèvent les seuils d’accès puisque les places sont limitées ! A titre d’exemple, pour la médecine générale, le seuil était fixé, l’année dernière, à 16,22. Les candidats étaient de 3216. Or seulement 400 admis figuraient sur la liste principale et 202 sur la liste d’attente. Pour la médecine dentaire, le seuil d’admission était de 16,97 seuls 135 candidats ont été retenus (Casablanca). Pour la pharmacie, 17,37 (régional coefficient 1/ National×3).

Des élèves brillants, avec d’excellents résultats et leurs parents se retrouvent donc dans la tourmente ! Qu’ils n’aient pas réussi le concours d’accès ou qu’ils n’aient pas eu le seuil requis pour y accéder, des milliers de bacheliers se voient dans le flou,  et donc contraints à opter pour la première possibilité – si toutefois il en existe – qui se présente à eux. C’est dire qu’on ne rêve plus son avenir, on ne programme plus son parcours ;  mais on met de côté ses ambitions et ses rêves pour prendre un autre chemin imposé au nom de je ne sais quel critère,  pour entamer un parcours qu’on n’a jamais envisagé.

« J’ai toujours rêvé de faire médecine. J’ai travaillé dur pour mettre toutes les chances de mon côté mais malheureusement pour moi, le seuil de présélection dépassait et de loin ma moyenne (15,40). A cause de ces seuils très élevés, j’étais obligée de changer tous mes projets et faire quelque chose qui n’est pas finalement ce que je souhaitais. Je fais à présent des études en économie » Tels sont les propos amers de Bouchra. Dounia enchaîne avec la même amertume : «  J’ai toujours caressé et nourri un seul rêve depuis toute petite, celui de devenir médecin. J’ai eu mon baccalauréat avec un 16,96, j’ai passé le concours mais je savais pertinemment que mes chances étaient réduites puisque déjà sur la liste des candidats dépassant les 3200, j’étais classée à plus de 1500 et les places trop limitées. Aujourd’hui, je fais ENCG alors que cela n’a jamais fait partie de mes projets. C’est dommage de devoir faire des études par contrainte mais c’est comme ça ». Un autre cas, une autre déception et ce n’est qu’un petit échantillon de milliers de bacheliers, c’est Zineb qui nous fait part de ses désillusions : « Moi, j’ai réussi avec un 17,56 ; j’étais très contente et fière mais cela n’a pas duré longtemps. Je me disais que j’allais enfin réaliser mon rêve et devenir pharmacienne. Malheureusement, mon nom ne figurait pas sur la liste des admis. J’ai réussi le concours de l’ENCG et celui de l’ENSA mais je ne me sentais pas motivée et ni l’une ni l’autre ne me tentait. J’ai décidé de m’inscrire à la faculté des sciences et techniques, option MIPC. Je compte tenter ma chance une deuxième fois et me présenter encore une fois au concours de la pharmacie même si j’ai passé l’année avec ce sentiment de peur au ventre d’être déçue encore une fois ».

Le constat est ainsi amer ! Ces jeunes délaissent leur élan et leur enthousiasme pour se laisser faire et subir ce qui s’offre à eux. Ces jeunes, femmes et hommes de demain sont ainsi dépouillés de leur sentiment de sécurité et de confiance,  chose qui affecte sans conteste, leur patriotisme.

Les réformes se multiplient et se succèdent sans qu’elles ne donnent aucun résultat. Ce n’est nullement une affaire de budget ou d’une « réforme de la réforme » comme cela a été souligné par Sa Majesté le Roi dans son discours à l’occasion de la fête du Trône prononcé le 30 juillet 2015. Ce n’est nullement un manque de volonté politique pour changer de système ou s’ouvrir sur les langues. Notre défaillance est plus grave, elle est humaine, car, notre système produit des citoyens qui n’exercent pas les métiers qu’ils aiment. Des citoyens qui ne sont pas en phase avec leurs aspirations et ne font pas ce qu’ils ont envie de faire. Des citoyens brisés dans leur élan dès le départ, démotivés, déchirés, dégoûtés même…Ils sont victimes d’un système dont on ne cessera jamais de dénoncer l’incohérence et l’aveuglement.

Nous sommes le seul pays dont l’Enseignement coûte la bagatelle de 25% du budget national, à lui seul, qui fabrique des chômeurs et des frustrés, qui a fait l’objet, des décennies durant, des successifs calculs politiciens et qui reste rebelle à toute réforme moderne et enraciné dans la réalité mondiale nouvelle.

À propos de l'auteur:

Souad Mekkaoui

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…

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