Abdessamad Mouhieddine : « la modernité marocaine doit être librement choisie et laborieusement assumée »

Abdessamad Mouhieddine, universitaire, journaliste et anthropologue

Dans son dernier ouvrage intitulé « le Maroc et sa modernité : contraintes, vices et vertus », l’écrivain et anthropologue, Abdessamad Mouhieddine met le focus sur la question de l’identité et la modernité, partant des défis auxquels la pensée marocaine d’aujourd’hui fait face.

Ce livre, comme le présente son auteur, est un plaidoyer pour « une modernité marocaine librement choisie et laborieusement assumée », dans lequel il fait appel à l’anthropologie juridique, la sociologie, l’Histoire et le rapport alambiqué à l’Occident, dans une réflexion sur le devenir du Maroc au sein d’un monde en lambeaux.

Dans un entretien accordé à MAROC DIPLOMATIQUE, l’auteur revient sur la conception d’une modernité aux dimensions d’un Maroc tiraillé entre son héritage historique et ses aspirations modernitaires.


MAROC DIPLOMATIQUE _Anthropologue, journaliste, écrivain, poète… vous avez plusieurs cordes à votre arc. Dans lequel de ces champs êtes-vous le plus dans votre élément ?

Abdessamad Mouhieddine_ De par ma formation qui est passée par la philosophie, ensuite les relations internationales, puis l’anthropologie, je peux dire que j’ai capitalisé une expérience intellectuelle et artistique, qui me permet d’être plus ou moins à l’aise dans toutes les disciplines que vous venez de citer.

MD_ A côté de tout cela, vous êtes aussi un homme de théâtre. Pourriez-vous nous en parler ?


A.M _ Le théâtre était mon amour de jeunesse, j’avais fait les cours de Simon à Paris. D’ailleurs, je crois que jusqu’à aujourd’hui, on est juste deux Marocains à avoir suivi ces cours.  Malheureusement, à l’époque, il n’y avait pas moyen de satisfaire cette vocation, c’est pour cela que je me suis tourné vers une formation en journalisme, avant d’entamer une longue marche académique.

MD_ Vous avez soutenu plusieurs mémoires et thèses, et écrit six ouvrages, d’indénombrables articles, études, rapports, etc. En même temps, vous en avez lu des milliers aussi. D’où vient cet amour inconditionnel que vous éprouvez pour la connaissance et le savoir ?

A.M _ La réponse est tout simplement : la curiosité. Je voulais comprendre l’humain et le monde dans lequel nous vivons, ainsi qu’un certain nombre de problématiques relatives autant à la psychologie de l’être humain qu’aux sociétés humaines, leur constitution, leur façon de s’émouvoir et d’évoluer. D’ailleurs, c’est la curiosité qui m’a poussé à aller vers des champs d’investigation divers, à l’instar de l’anthropologie urbaine, dans laquelle j’ai pu travailler avec des équipes de recherche occidentales et arabo-musulmanes au sein de prestigieuses institutions européennes, ensuite l’islamologie, ainsi que les relations internationales, à savoir, la géopolitique et la géostratégie.


MD_ A votre avis, que s’est-il passé pour que la nouvelle génération n’ait pas cette curiosité ?

A.M _ Je pense que le système éducatif ne favorise pas l’émergence de la curiosité de cette jeunesse qui ne demande qu’à comprendre ce monde. D’ailleurs, on a vu SM le Roi s’insurger à maintes reprises sur la performance de ce système éducatif. N’empêche qu’il y a beaucoup de cas d’exception qui dérogent à la règle.Je suis souvent épaté par des jeunes qui cherchent à décoder la société.

Quant aux anomalies, elles sont nombreuses, certaines sont structurelles et d’autres conjoncturelles alors que le budget de l’éducation nationale dans notre pays représente pratiquement le tiers du budget de l’Etat. S’ajoute à cela le fait qu’on a eu un nombre incontournable de réformettes. A côté de cela, on a organisé de nombreux colloques et de rencontres nationales, ainsi que des commissions et des comités, etc. Et pourtant, nous connaissons une hémorragie humaine et budgétaire !  La question qui se pose : qu’est-ce qu’il faut faire aujourd’hui ?


A mon avis, il faut qu’on arrête tout, qu’on rassemble toutes les forces vives de ce pays et qu’on associe toutes les parties concernées, notamment, les enseignants et les parents d’élèves, pour sortir avec quelques chose d’intelligible et de praticable qui soit tout de suite mise en branle.

MD _ Votre dernier ouvrage, publié récemment, s’intitule « le Maroc et sa modernité : contraintes, vices et vertus ». Vous avez passé 7 ans à travailler dessus. Vous dites que ce livre est « un plaidoyer pour une modernité marocaine librement choisie et laborieusement assumée ». Que voulez-vous dire par « modernité marocaine » ? Qui fera le choix d’opter pour cette modernité ?

A.M _ Avant tout, je voudrais préciser que le mot « modernité » devrait être mis au pluriel parce que la modernité japonaise n’est pas celle des Français, par exemple. Pour moi, chaque pays devrait garder sa spécificité à condition que celle-ci ne soit pas un frein d’évolution vers la modernité. Il y a un socle commun que partagent toutes ces nations et celui-ci est constitué de valeurs, comme la démocratie, le respect de l’humain, le partage des richesses, etc.


Ces valeurs-là nous viennent de l’époque de la Renaissance, ensuite celle des Lumières où on a pu élaborer des textes fondateurs, à l’instar de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen (1791), la Déclaration américaine des droits (Bill of rights), la Déclaration universelle des droits de l’Homme au lendemain de la seconde guerre mondiale, la Convention européenne des droits de l’Homme, etc.

Ce sont des textes où il y a un certain nombre des valeurs auxquelles nous devons accéder, tout en sauvegardant un certain nombre d’éléments constitutifs de notre identité. Par exemple, nous avons hérité le sens du sacré que l’Occident a perdu. Il y a un certain nombre de pays dits modernes où ce genre de valeurs ont été mises de côté. C’est pour cela que je dis que la modernité marocaine doit être librement choisie et laborieusement assumée.

MD_ Pour vous, la Modernité au Maroc est une notion qui a été « galvaudée », depuis l’arrivée des islamistes au pouvoir et vous rajoutez dans le même registre que « le Projet modernitaire spécifiquement marocain est, lui, en danger de mort sous le sarcome islamiste ! ». Qu’est-ce que vous reprochez aux islamistes ?


A.M_ Je parle de l’islam politique qui évacue toute spiritualité et toute aspiration à la transcendance, que le Maroc a toujours connu, puisque l’islam marocain est d’abord un islam maraboutique, où la spiritualité joue un rôle central.

Quand on vient déployer un islam politique qui a toujours été étranger aux Marocains et au Maroc, et l’articuler autour de dogme et d’idéologie parfois meurtrière, ceci constitue effectivement un danger pour le projet modernitaire marocain, qui a été annoncé par SM le Roi dès son accession au Trône. Ce projet a été expliqué en long et en large. Toutefois, les élections, qui sont aujourd’hui libres dans ce pays et ça personne ne peut le mettre en doute, ont pu donner la majorité à un parti islamiste à des fins souvent démagogiques et toujours vicieuses.

MD_ Et pourtant ce sont les Marocains qui ont dit « oui » aux islamistes dans les urnes…


A.M_ Bien sûr, c’est pour cela que je dis que grâce à l’ère des autoroutes de l’information, c’est-à-dire les chaînes satellitaires, l’internet, les réseaux sociaux, etc, nos islamistes ont pu avoir comme alliés objectifs des idéologies qui nous viennent de l’étranger et qui sont étrangères à ce pays. Alors, peut-on reprocher au Marocain lambda d’épouser ces idées alors qu’on ne lui a pas donné les moyens de se prémunir contre ce sarcome ?

A mon sens, nous n’avons pas suffisamment protégé nos concitoyens, en leur donnant les moyens de le faire, notamment, l’esprit critique, pour pouvoir résister à ces idéologies.

MD_ Sommes-nous aujourd’hui en train d’assister dans le monde musulman à une islamisation de la modernité ?


A.M _ Bon, je trouve que nous sommes vraiment loin de la vision modernitaire marocaine des élites intellectuelles marocaines, à l’instar de Laroui, Sabila, Elmandjra et j’en passe. Cette vision est aujourd’hui en danger face à un certain islam rigoriste, conservateur et moyenâgeux.

MD_ Pour vous, la modernité marocaine devrait être « capable de synchroniser les fondamentaux ethno-culturels nationaux avec le corpus des valeurs universelles ». En d’autres termes ?

A.M _ Je peux citer, dans ce contexte, l’exemple des pays asiatiques, qui ont pu sauvegarder le meilleur de leurs valeurs, des fois, ancestrales datent de plusieurs siècles avant Jésus-Christ. Je pense notamment à la notion de la discipline et de respect qui est une valeur cardinale, notamment, en Chine, au Japon et en Corée du Sud. Ces pays-là ont pu accéder à une modernité très respectable. Donc, il est vraiment possible de sauvegarder les fondamentaux ethnoculturels et les marier avec un projet modernitaire basé sur les valeurs universalistes.


MD_ Dans votre livre, vous dites que « rien n’est plus violent pour le Marocain que le regard de l’étranger ». En même temps, vous dites dans un autre passage : « face à l’Européen, principalement le Français, l’imaginaire marocain se meut toujours entre fascination et agacement,… c’est quelqu’un dont il a peur, mais auquel il aspire ardemment ». Quelles sont les raisons derrière cette perception paradoxale de l’homme occidental ?

A.M _ Il s’agit d’un héritage de l’Histoire. Pendant plusieurs siècles, le Maroc a eu affaire à ses voisins chrétiens, c’est-à-dire l’Espagne, le Portugal, etc. Il a dû se défendre contre les assauts de ces anciennes puissances coloniales. Sans oublier que le Maroc était présent bien avant en Andalousie. Donc, notre rapport à l’Occident ne date pas d’hier.  N’empêche qu’il y a une espèce de fascination liée aux révolutions industrielles et aux siècles des Lumières…

En même temps, nous avons peur que le « nesrani », le « gaouri » ou bien l’Européen de façon générale ne nous vole une part de nous-mêmes, parce que le Marocain reste quand même très conservateur, il ne faut pas l’oublier. C’est quelque chose qui se dénote depuis la circoncision jusqu’au mariage, on a peur pour notre pudeur. C’est ce qui génère cette fascination mêlée d’une peur de perdre ce qui fait notre différence.


D’ailleurs, ça me rappelle le livre de feu Fatima Mernissi qui avait parlé de la « Peur-modernité », parce que la modernité exige qu’on divorce avec un certain nombre de postures, de comportements et d’habitudes que nous avons hérités depuis très longtemps et ce n’est facile de se débarrasser de tout cela. Or, la modernité nécessite une certaine remise en question et c’est ce qui fait peur le plus, parce qu’on a tous besoin d’être rassurés par des repères que nous croyons solides.