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Le « Grand remplacement », menacerait-il l’humanité ?

Par Saad BOUZROU

Vendredi 15 mars 2019, la Nouvelle-Zélande, l’un des derniers territoires découverts par l’Homme, a connu l’une des dates les plus tragiques de son histoire. Cinquante personnes ont été tuées, dans une fusillade, dans deux mosquées du centre de Christchurch, lors d’un attentat terroriste au cours de la prière. Les horribles attentats qui ont mis le pays en deuil et sous le choc, sont en effet une quantité stupéfiante de force meurtrière dans un pays qui n’a enregistré que 35 homicides en 2017 et où les musulmans représentent moins de 1% de la population. Même si l’attaque s’est produite à l’autre bout du monde, l’homme qui l’a menée a déclaré qu’il avait commencé ses préparatifs après un voyage en France, où il s’est inspiré des idées d’extrême droite notamment celle du «Grand remplacement».

Des inspirations meurtrières ?

Si l’on en croit le manifeste de 74 pages et les publications sur les réseaux sociaux de Brenton Tarrant, l’auteur de cet acte terroriste, on conclut, immédiatement, qu’il s’inspirait d’une structure idéologique, florissante en ligne, qui recrute et radicalise principalement des hommes prêts pour, -croient-ils-, «sauver la civilisation occidentale» d’une «invasion» étrangère. Cela n’est pas nouveau. Les raisons de son acte terroriste étaient semblables à celles du manifeste de 1.500 pages publié par le terroriste norvégien Anders Breivik qui a tué 77 personnes en 2011. Breivik voulait «punir» l’Europe pour son multiculturalisme et l’accueil des immigrants musulmans. Son manifeste et ses attaques auraient inspiré également l’extrémiste Christopher Hasson, qui avait, récemment, été arrêté pour détention d’armes et qui souhaitait commettre des meurtres de masse, en particulier contre des musulmans.
Dans son manifeste, l’auteur de l’attentat de Christchurch, qui se considérait comme un «suprématiste blanc», écrivait qu’il menait l’attaque pour «réduire directement le taux d’immigration sur les terres européennes en tuant et en chassant physiquement les envahisseurs eux-mêmes». Le manifeste révèle également une autre obsession de la suprématie blanche, évoquant la bataille de Vienne de 1683, glorifiée par les nationalistes blancs et par Breivik comme le moment où l’Europe freinait la progression de l’Empire ottoman et se «protégeait» de l’islam. Le texte griffonné sur les armes du terroriste fait aussi référence à des batailles militaires telles que le Siège de Saint-Jean-d’Acre en 1189, une victoire pour les croisés chrétiens cherchant à reprendre « Jérusalem » aux musulmans. Il a mentionné également Alexandre Bissonnette, qui a tué six personnes dans une mosquée du Québec, en 2017 et qui était un «nationaliste blanc» connu pour sa haine anti-immigrant et antimusulman.

Dans son manifeste, l’auteur de l’attentat de Christchurch, qui se considérait comme un «suprématiste blanc», écrivait qu’il menait l’attaque pour «réduire directement le taux d’immigration sur les terres européennes en tuant et en chassant physiquement les envahisseurs eux-mêmes»

Le fantasme du « Grand remplacement » démographique

Parmi les principaux facteurs de motivation de ces terroristes déguisés en «suprémacistes blancs», à l’instar de Brenton Tarrant, se trouve la « théorie » du «Grand remplacement», introduite, il y a une dizaine d’années, par Renaud Camus, écrivain français d’extrême droite qui craint que les Juifs, les Noirs et les Musulmans remplacent les «Blancs» et finissent par les subordonner. Plus largement, les Juifs sont souvent considérés par les extrémistes de droite comme le « chef diabolique de la cabale » ou le centre névralgique, ceux qui utilisent leur richesse et leur pouvoir infinis pour réduire et affaiblir l’homme blanc. Les Musulmans et les Noirs vont, quant à eux, dépasser démographiquement les populations européennes autochtones et, in fine, les remplacer !
En effet, on ne peut pas nier les changements démographiques que connaît l’Europe avec les mouvements d’immigration, depuis le dernier quart du XXème siècle jusqu’à nos jours. Mais l’idée d’une «substitution d’un peuple par un autre composé de populations d’origine extra-européenne» est largement contestée, à la fois, par les spécialistes et les chiffres. Selon l’INSEE, on dénombre, en 2018, 5,3 millions de personnes « nées étrangères dans un pays étranger », soit 8 % de la population française. 1,8 million d’entre elles viennent de l’Union européenne, ce qui fait 3,5 millions d’immigrés extra-européens, dont 3,3 millions du Maghreb, d’Asie ou d’Afrique subsaharienne, qui représentent 5 % de la population. Cela rend inconcevable, insane et non-scientifique l’idée d’un «remplacement» comme évoqué par Camus. Pourtant, la notion de base, qui a ses racines dans la science raciale des années 1930 et dans les écrits antisémites de l’époque nazie, reste attrayante pour certains grâce à sa simplicité trompeuse.

Le déclic pour la folie meurtrière

Il est fort probable que le terroriste de Christchurch serait entré en contact avec l’idée, au cours des années qui ont précédé son attaque. Selon son manifeste, il aurait passé du temps en France en 2017, une année électorale au cours de laquelle un langage hostile aux immigrants était monnaie courante sur les ondes ainsi que dans les communautés en ligne auxquelles il avait participé. L’expérience vécue en France et son exposition à des rumeurs au sujet des Musulmans ont renforcé sa détermination à passer à l’acte.
«Pendant de nombreuses années, j’avais entendu et lu l’invasion de la France par des non-Blancs. Beaucoup de ces rumeurs et histoires que je croyais être des exagérations, ont été créées pour promouvoir un discours politique», écrit-il. «Mais une fois arrivé en France, j’ai trouvé que les histoires étaient non seulement vraies, mais profondément sous-estimées. Dans chaque ville française, les envahisseurs étaient présents».

Ce type de langage faisait écho à la campagne d’extrême droite française en 2017. Alors que la leader du Front National (devenu Le Rassemblement National le 1er juin 2018), Marine Le Pen, rejetait le « Grand remplacement » comme « théorie du complot » en public, certains de ses alliés, dont sa nièce, Marion Maréchal Le Pen, étaient moins catégoriques. Un an avant les élections, la jeune Le Pen avait participé à une réunion dans laquelle Renaud Camus était l’invité vedette. Elle a donc vanté l’idée que la France risquait de perdre son identité chrétienne au profit d’étrangers. Marine Le Pen – que Tarrant a qualifiée de « quasi-nationaliste », pas assez extrémiste à ses yeux – s’est progressivement rapprochée de cette ligne à mesure que la campagne avançait, faisant de l’élection un « choix de civilisation» entre pro et anti-immigration

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