Le Roi Mohammed VI : Règne progressiste dans un pays conservateur

Valérie Morales-Attias.

L’ouvrage Le Roi, le Maroc de Mohammed VI, publié dans la Collection Essais des éditions Descartes & Cie, est présent dans toutes les librairies francophones d’Europe et vient de sortir au Maroc. Il s’agit, selon les auteurs, d’un reportage litté­raire sur les complexités du Maroc d’aujourd’hui sous le règne d’un roi progressiste.

Guillaume Jobin est président de l’Ecole supérieure de journalisme de Paris. Il vit à Rabat et a publié no­tamment « Lyautey, le Résident » et « Route des Zaêrs ». Valérie Mo­rales-Attias vit à Casablanca de­puis vingt ans. Elle est journaliste et auteur de romans et d’essais.

  • Maroc Diplomatique : Pour­quoi ce livre ? Vous ajoutez votre opus à tous ces ouvrages écrits en hommage aux 20 ans de règne ?

Valérie Morales Attias : Non, nous nous focalisons essentielle­ment sur les cinq/dix dernières an­nées de règne qui nous paraissent essentielles. Mais votre question n’est pas surprenante, nous avons dû essuyer d’autres suspicions et de nombreuses insultes sur les réseaux sociaux qui nous traitaient de « ven­dus » et autres noms d’oiseaux… Bref, « rien de nouveau sous le so­leil » comme disait l’Ecclésiaste.

  • Vous écrivez que le Maroc maintient une relation apaisée avec d’autres mondes. Comment s’y prend-il ?
Guillaume Jobin.

Guillaume Jobin : Le Maroc n’est pas riche, il n’a pas non plus de porte-avions pour faire régner « l’ordre mondial » et n’a d’autre argument que son ouverture sans idéologie et sa tradition d’accueil, motivée par son histoire et sa fierté nationale. L’équation fonctionne et séduit, de l’Amérique latine à Pé­kin, en passant par Moscou. Rabat est passé d’une sorte de diploma­tie phosphatière à une politique de services agricoles en Afrique, avec pour objectif d’assurer à ses pays partenaires l’autosuffisance alimen­taire.


VMA : Il est clair que ces relations de « bonne » diplomatie sont assises sur une politique de représentation de plus en plus élargie. Ces dernières années, un grand nombre d’ambas­sades et consulats a été inauguré sur tous les sites stratégiques du monde, comme l’Afrique subsaharienne ou encore l’Amérique latine. Le rap­prochement avec l’Europe, lui, a été intensifié ces dernières années par le statut avancé accordé par l’UE au Maroc. C’est là un maillage diplomatique très intéressant sur le plan géopolitique. Le royaume veille à appréhender les affaires du monde avec un pragmatisme sans éta­lage idéologique, ce qui rassure ses interlocuteurs étrangers.

  • Vous insistez sur la haute qualité de la diplomatie marocaine. Quelles sont ses particu­larités ?

GJ : C’est aujourd’hui une vraie diplomatie politique, jeune, ouverte sur la société civile, et qui a des objectifs précis, notamment le ralliement des 196 autres pays de la planète à la régularisation internatio­nale de l’intégrité territoriale maro­caine.

VMA : La vision des relations internationales du Maroc est le do­maine réservé du roi Mohammed VI. La politique internationale ne fait pas l’objet de débats parlementaires, ni de campagne politique. Le talent diplomatique marocain est donc le fait du Souverain. C’est en soi une particularité singulière.

  • Le Maroc, pays en voie de développement, parle d’égal à égal avec le reste du monde. En quoi la personne du Roi aide-t-elle à cette considération internationale ?

GJ : A la différence de la plupart des chefs d’Etat arabes, Mohammed VI, comme Hassan II, jeunes, n’a pas appris à piloter un tank ou un Mirage, mais l’exercice des relations internationales fondées sur le droit. Le Roi n’est dans le monde l’homme d’aucun clan, et est ami avec (presque) tous, en témoigne le spectaculaire rapprochement avec la Russie, point qui irrite Paris. A la réserve près des relations avec l’Iran qui devraient être retravaillées par les deux parties certes !


VMA : La personne du Roi est in­contournable. Il fait l’unanimité et le Maroc bénéficie de la confiance inter­nationale. Le Maroc donne chaque jour les preuves de sa politique d’ouverture « amicale » à priori. On peut également ajouter au charisme de la personnalité royale, la position géopolitique avan­tageuse du pays, à la croisée des che­mins entre l’Afrique subsaharienne, le monde arabe et l’Europe. Cette position exceptionnelle contribue également à compenser les faibles ressources natu­relles du royaume.

  • Que signifie exacte­ment le «statut avancé» accordé au Maroc par l’UE ?

VMA : C’est une par­ticularité unique dans les relations euro-méditerra­néennes. Des pays comme l’Egypte, la Tunisie et même la Turquie n’ont pu obtenir un tel statut. Ce­lui-ci permet d’intégrer le Maroc dans le marché eu­ropéen de la coopération sur tous les plans, aussi bien technologique que scientifique, en passant par l’éducation, la santé, etc. Enfin, ce statut avancé nous engage beaucoup sur l’axe sécuritaire. Le Maroc, dans ce dernier cas est un partenaire très privilégié.

GJ : Le « statut avancé » du Ma­roc, c’est une façon à l’Europe de dire à son voisin du Sud, distant de 19 km, qu’il n’est pas tout à fait étranger, et au Maroc de continuer à gérer ses affaires comme il l’entend, sans pour autant renoncer aux béné­fices économiques du partenariat, le tout sans heurter les masses euro­péennes tentée par l’islamophobie.

  • La diplomatie marocaine est basée sur le principe de « sécuri­té » ? Est-ce suffisant quand on n’a rien d’autre à proposer ?

GJ : La sécurité marocaine n’est pas qu’une sécurité antiterroriste, elle est réelle à tous points de vue. La tradition d’accueil dans le Royaume de TOUS les étrangers est vécue au quotidien par ceux-ci. Malgré la Loi qui s’applique à tous, on n’imagine pas une Européenne inculpée pour avortement au Maroc ni poursuivie pour des relations sexuelles hors ma­riage, même avec un Marocain.


VMA : Ce n’est peut-être pas suf­fisant, mais c’est déjà beaucoup !

  • Vous prétendez que le Maroc n’a jamais cessé de chercher une solution acceptable avec l’Algérie sur les provinces du Sud ? Leurre ou réalité ?

GJ : La récente main tendue du Roi à Alger a été ignorée ! Le Sahara marocain sert de justification au clan post marxiste mondial pour justifier ses régimes autoritaires ou ses partis uniques, en Algérie certes, mais aus­si au Zimbabwe, en Afrique du Sud, au Venezuela et ailleurs. D’autres signaux discrets sont régulièrement envoyés de Rabat à Alger, au plan sécuritaire ou bien au prétexte de l’UMA, par exemple.

VMA : Cette « main tendue » avait déjà eu lieu, mais sans résultats. Peut-être le temps est-il venu pour que cela change ? Les manifestants algériens demandent le départ de l’ancien régime. L’appel récent du Roi est peut-être en réalité un appel déguisé, lancé aux futurs dirigeants algériens, les informant que le Ma­roc est prêt à discuter de cette ques­tion et à conclure l’affaire de façon grandiose, en créant la construction du Grand Maghreb. Qui sait ?

  • Le Maroc et le monde ara­bo-musulman : mêmes combats ?

VMA : Aux yeux du Maroc, il ne faut pas toucher aux intérêts supé­rieurs du monde arabo-islamique. Dans ce sens, le royaume supporte assez mal l’ingérence occidentale sur le sujet. C’est l’une des raisons qui explique que le pays privilégie au Sud le dialogue et la négociation plutôt que la confrontation. Surtout en ce qui concerne la cause palesti­nienne.


GJ : Même combat ? Non, même complot peut-être, pourrait-on dire ironiquement ? Qu’est ce qui unit au­jourd’hui les Arabes ? De moins en moins l’islam, mais plus probablement le rejet de l’occidentalisme américain, soutien des pétrodollars, du sionisme et en sous-main du « printemps arabe ». Le Maroc a, là aussi, joué sur tous les tableaux : allié de l’Occident, mais aus­si de l’Europe, au combat au Yémen, mais dialoguant en secret avec Israël depuis Hassan II dans l’intérêt de ses « juifs », et aussi clairement aux côtés des Palestiniens, comme l’a réaffirmé sans détours Mohammed VI.

  • Le « Roi des Africains » ? Qu’en­tendez-vous par là ?

GJ : L’être humain n’a pas inventé dans la nuit des temps la monarchie par hasard, un système qui intègre un individu fort providentiel, premier par­mi les siens, le « mâle Alpha », mais aussi la majestuosité, la dimension spi­rituelle intemporelle et la continuité. En Afrique, l’Ethiopie avait le Négus, et depuis sa disparition, personne sauf le Roi du Maroc. Je n’ai rien inventé, juste analysé pourquoi des Africains m’avait tenu ce propos.

VMA : Le Roi, lors de sa tournée africaine s’est appuyé sur son statut de Commandeur des croyants. Cela compte. L’accueil plein de ferveur qui lui a été réservé au Mali et en Guinée, plus particulièrement, relevait effecti­vement du traitement que l’on réserve à un monarque.

  • La monarchie marocaine définie comme « organisation spécifique dans notre époque contemporaine ». En quoi le système de gouvernance ma­rocain serait-il unique en son genre ?

GJ : Le système marocain actuel combine ce que les Britanniques nom­ment « Executive monarchy », une mo­narchie qui dirige, d’un côté, avec de l’autre, toutes les composantes actives d’une démocratie : élections libres sous surveillance d’observateurs internatio­naux, parlement, gouvernement, justice indépendante, notamment. Aucun autre pays, à part Monaco et le Lichtenstein n’ont cette dualité.


VMA : Nous le développons dans notre livre, le système marocain de gou­vernance est toujours en évolution et se dirige depuis quelques années vers « un règne citoyen ». Cet objectif était déjà annoncé dans les premiers discours du roi, vingt ans plus tôt quand il parlait de « nouveau concept de l’autorité ». Je pense qu’il était en droit d’attendre de l’administration que celle-ci associe les citoyens à la recherche de solutions appropriées. Ce qui n’a pas été le cas.

  • La planète en danger est au­jourd’hui un message mondial. Quel bilan tirez-vous dans notre pays agri­cole urbain sur la place réelle de l’éco­logie. Plan Maroc vert, etc ?

GJ : Les efforts récents du Maroc ne sont encore que majoritairement décla­ratifs, à l’exception de l’énergie solaire, domaine dans lequel le Royaume est en pointe. L’organisation de la COP 22 à Marrakech, à la seule initiative royale, précisons-le, a plus été réalisée pour sensibiliser les Marocains à la question écologique que pour définir un plan concret, chiffré et calendarisé. C’est un début !

VMA : Le bilan du Plan Maroc vert reste mitigé. On relève l’effort premier de placer l’agriculture au centre du dé­veloppement productif, à moderniser, à assurer la sécurité alimentaire, à stimu­ler les exportations mais cela ne s’est pas passé exactement comme prévu. Malgré notre potentiel avéré, nous nous sommes heurtés à un marché européen particulièrement exigeant. Depuis deux ou trois ans, l’exportation des fruits marocains posent toujours un problème de standardisation internationale.

  • Les grands projets, dits moteurs de changement, intègrent-ils la di­mension sociale de la société maro­caine qui peine à évoluer ?

VMA : On note la volonté louable de l’Etat d’investir massivement dans les régions les plus reculées. L’oriental, les Provinces du sud, le Rif où le travail fait cruellement défaut… Les grands projets sont aussi initiés sur des sites plus attendus. Tanger Med a permis la création de plus de 70 000 emplois et la naissance de villes nouvelles, ce qui représente une volonté de renouveau régional. S’occuper de la dimension sociale, c’est à mon sens, s’occuper d’abord à offrir un métier digne et dé­cent à tous.


GJ : Le Maroc a fait le choix d’une économie libérale, tout en gardant en parallèle le système français du « Plan ». Mon analyse, à vérifier dans quelques années est que la dimension sociale du pays repose sur la charité des individus, psychologiquement en ligne avec les préceptes de l’islam, et à l’autre extrémité du spectre économique sur l’enrichissement du pays. En témoigne pour ce dernier point l’accroissement du parc automobile marocain grâce à Dacia et au crédit bancaire, +25% de véhicules en 10 ans, en grande partie dévolus à ceux dont c’est le premier achat en la matière. L’Etat, lui, a réelle­ment pris en charge les infrastructures, c’est indéniable disent même les oppo­sants les plus acharnés : routes, énergie, eau potable et police.

  • Vous pointez également les pro­blèmes notoires du Maroc : les iné­galités sociales, le drame linguistique, la «radicalisation» d’une partie de la société, le retard sur l’émancipation des femmes, etc. Estimez-vous que ces problèmes soient autant d’échecs de la gouvernance actuelle ?

 VMA : J’ai envie de me focaliser sur un point en particulier. Le retard consi­dérable pris sur le projet de l’émanci­pation des femmes. Quinze ans après la promulgation d’un Code de la famille initié par le roi, les résultats ne sont toujours pas au rendez-vous. Les spé­cialistes dressent un bilan sévère sur les manquements à l’application des lois. Le pays résiste à la modernité alors que sur le plan institutionnel la politique de promotion des femmes est partout pré­sente dans tous les domaines.

GJ : Je distingue deux étapes dans le règne de Mohammed VI. La période 1999-2011, c’est celle de la mise en place des fondations de Son pouvoir. La deuxième, en partie liée au « printemps arabe », c’est celle où le souverain peut enfin agir à sa guise, sans trop tenir compte des conservateurs de tous poils, sans jeu de mots. La vraie question, soulignée par une consoeur marocaine de Paris, c’est l’étape suivante, sera-t-elle autant porteuses de changements et d’évolutions ?

  • L’enjeu du « vivre ensemble » est un concept qui rappelle El-Andalous, un fantasme de douceur oecuménique. Y croyez-vous ?

VMA : J’y crois toujours, presque malgré moi car, hélas, l’avenir semble s’assombrir. Sur le plan politique, l’Etat est exemplaire : les pratiques re­ligieuses de trois communautés mono­théistes sont protégées. On note en sus des initiatives très louables, comme, par exemple, la restauration des cime­tières juifs et la politique migratoire hu­maniste initiées par le roi. Pourtant, sur le terrain et au niveau des populations, ce n’est pas gagné.


GJ : Le génie politique de l’islam à l’origine de sa foudroyante expansion des origines, c’est de laisser coexister toutes les croyances à côté. En 1914, Constantinople (Istanbul) et Alexan­drie comptaient plus de chrétiens et de juifs que de musulmans. AlAndalous a été fantasmé récemment, et ne devait pas être aussi rose que nos adeptes du vivre-ensemble le croient, mais cer­tainement plus vivable que l’intransi­geante Europe catholique du Moyen-Age. L’AlAndalous mythique, c’est une bonne façon de faire passer la pilule de la modernité dans un Maroc qui se distingue par son accueil au sein d’un monde arabe encore sous l’influence de la « culture » des Frères musulmans.

Propos recueillis par Sara Slaoui