A LA UNECe que je pense

Marocains dans l’attentisme et gouvernement à tâtons

Depuis la conférence du 19 juillet du Chef de gouvernement et du ministre de la Santé, organisée à l’approche de Aid al-Adha, beaucoup de décisions gouvernementales se sont succédé, des fois faisant appel au bon sens, mais souvent extravagantes quand elles ne sont pas contradictoires. Pourtant, jusque-là, la bonne gestion de la crise sous nos cieux faisait notre fierté à tous et nos ministres ne cessaient de nous répéter que tout était sous contrôle. Le Maroc, grâce à Sa Majesté le Roi, était alors donné en exemple sur tous les plans dans sa stratégie de faire face à la pandémie du Covid-19. Or depuis quelques jours, les Marocains ne savent plus où donner de la tête et pour cause des décisions hasardeuses et intempestives prises hâtivement pour parer au plus pressé. D’ailleurs, le coup de grâce reste la décision hâtive prise par le gouvernement, qui a toujours le gros bout du bâton, concernant l’interdiction des déplacements intervilles. Si la décision s’avère sage, voire indispensable, suite à la propagation soudaine du virus et des chiffres alarmants que le pays enregistre ces derniers jours, le gouvernement a tout de même un devoir d’explication et de tact à l’égard des citoyens. Sans dire que ces deux dernières semaines, on nous a fait subir un tapage quotidien pour inciter les Marocains à consommer local et à encourager le tourisme national. Si ce n’est pas une invitation au voyage et au déplacement entre les villes, qu’est-ce alors ? La bipolarité bat son plein au sein de ce gouvernement qui d’un côté se dit intransigeant quant aux mesures sanitaires, mais, d’un autre côté, ouvre les souks et les gares où les rassemblements donnent des sueurs froides dans le dos.

Comme dirait Michel H A Patin : « Les gouvernements : des sourds qui ne veulent pas voir et des aveugles qui ne veulent pas entendre. »

Gouverner c’est anticiper, communiquer et agir

Contester le danger du Covid-19 relève, à coup sûr, de l’absurdité et de l’ignorance. On ne le sait que trop bien : le virus est parmi nous et la lutte contre sa propagation doit être collective. Or quand on voit le chef de gouvernement et le ministre de la Santé endosser la responsabilité de cette recrudescence virale aux citoyens on se rend compte qu’on est tout simplement devant un pur abus. C’est à croire que le gouvernement avait tellement bien géré le confinement qu’il peine à trouver les moyens pour en sortir. En effet, l’improvisation et l’amateurisme étaient les maîtres mots de la situation. Et ce n’est pas pour rien que depuis le déconfinement, on a constaté une augmentation de cas de contaminations assez importante. En seulement quelques jours, on a battu le record enregistré pendant des mois. Le déconfinement s’est fait de manière anarchique, dénuée de toute vision stratégique, à tel point que cette crise sanitaire est révélatrice d’un énorme problème de communication de crise au sein de l’Exécutif. Tant et si bien que rumeurs, démentis, annonces et revirements s’enchaînent encore à la vitesse de l’éclair nous donnant l’impression qu’au lieu de gérer la crise, nos gouvernants ont l’art de la créer avant de transférer la culpabilité et de pointer du doigt, sans scrupules, les citoyens. Pourtant la flambée de l’épidémie, ces derniers jours, si en grande partie est due à l’incivisme des citoyens et au relâchement dans l’observance des règles préventives, le gouvernement a également son lot de responsabilité quant au doute et à la confusion qu’il crée en plus des foyers industriels dont il omet de parler. Le problème est dans la manière, encore une fois la manière. On ouvre les cafés et restaurants, on ouvre les souks et les marchés, on ouvre les plages et les piscines et on crie à l’indiscipline des Marocains. Il faut se l’avouer, le relâchement s’est fait de part et d’autre.

Cette crise sanitaire est révélatrice d’un énorme problème de communication de crise au sein de l’Exécutif.

Le cafouillage dont les ministres ont fait montre, encore une fois, en décidant, via un communiqué conjoint des ministères de l’Intérieur et de la Santé d’interdire les déplacements entre les 8 principales villes du pays est la meilleure illustration du non-sens. Bien entendu, les autorités peuvent prendre toutes les décisions et mesures qu’elles estiment nécessaires, état d’urgence oblige pour lutter contre la propagation de la Covid-19, mais annoncer un dimanche à 19h la fermeture des villes qui devient effective à minuit est juste du bafouillage qui a provoqué la colère des Marocains dans les quatre coins du Royaume sachant que des milliers de personnes étaient loin de chez elles. Et au lieu de limiter la contamination, la toile nous donnait à voir les pires images et vidéos dignes d’un film sur l’apocalypse. Des centaines de personnes se ruaient sur les gares, des files de voitures interminables quittaient des villes qu’on fuyait, d’immenses embouteillages s’étaient formés aux péages et des foules, n’ayant pas d’autre issue, s’étaient prêtées à un marathon de nuit pour quitter Tanger, des carambolages à n’en plus finir et des Marocains, bloqués… au Maroc.

Bref, une décision qui bien qu’elle soit raisonnable a causé, sur le champ, plus de tort que de bien et a mis les Marocains sur la braise. Encore une fois, on avait droit à l’improvisation du gouvernement des « compétences » dans sa version : « comment attiser la panique, en cinq heures, chez les citoyens ». Comme si le flou dans lequel nous vivons ne nous suffisait pas.

On voyait la maladie Covid-19 planer au-dessus des foules et crier victoire sachant qu’elle aura de beaux jours devant elle. Entre urgence et précipitation, indécision et manque de professionnalisme des ministres, en matière de gestion de crise, le tour était joué. Aujourd’hui donc, non seulement le virus a toutes les chances de se propager, mais les Marocains sont dans un état de désespoir à cause d’un gouvernement qui est en déphasage avec les attentes du citoyen.

Tout comme Cendrillon, il fallait fuir avant minuit

Fermer les villes à quelques jours seulement avant la fête de l’Aid al-Adha sans préavis c’est méconnaître les Marocains et leur rapport à cette célébration. Si certains préfèrent réserver dans des hôtels 5*, d’autres économisent toute l’année pour pouvoir aller passer l’Aid avec leurs familles, à l’autre bout du Maroc. Mais faut-il rappeler que cette année est exceptionnelle ? Le risque est énorme quant à la propagation de la Covid-19 et pourtant, pendant deux semaines, les citoyens avaient droit, sans modération, à des spots publicitaires de la promotion des souks hebdomadaires et des moutons appâtants ? Ne pouvait-on pas aviser les gens et leur accorder au moins deux jours pour que ceux qui étaient en voyage puissent rentrer chez eux ? On avait peur que tout le monde ne se déplace favorisant ainsi les contaminations ? Eh bien, on a juste semé la panique et provoqué ce qu’on craignait : tous ceux qui pouvaient voyager en 48 heures se sont précipités en s’arrachant la route en 5 heures, entraînant ainsi un grand nombre d’accidents. Ne fallait-il pas tout simplement sortir une fatwa et annuler la fête cette année vu les circonstances particulières en compensant les éleveurs déjà éprouvés par la sécheresse ?

Ce qui s’est passé cette nuit du dimanche 26 juillet est une autre preuve tangible de la difficulté pour le gouvernement de gérer l’incertitude en période de crise sanitaire. On annonce qu’on ferme les villes à minuit, on provoque une vague de folie, de panique et de déplacements, on cause des accidents, et puis les jours suivants, on ferme les yeux et on laisse passer quiconque a envie de voyager. C’est dire que l’absurde, devenu de règle, a élu domicile chez nous.

Tout est dans la manière

Déjà la communication de l’Exécutif quant aux conditions du déconfinement donnait une impression de cacophonie totale. Et son chef d’orchestre qui est censé prendre les bonnes décisions semble toujours pris de court.

N’est-ce pas lui qui avait dit : « Il y a des scénarios, mais je n’ai pas de plan » ?

Comment voulez-vous qu’on prenne les choses au sérieux quand le chef de gouvernement insiste sur le port du masque et le retire devant les caméras, en s’adressant aux Marocains bouchés à l’émeri ? Que dire quand le ministre de la Santé tient une conférence de presse pour mettre en garde et alarmer les citoyens sur la prise des mesures de distanciation alors qu’il nous donne offre une image choc de journalistes et de présents, amassés dans une petite salle, sans aucune distanciation sociale ?

À notre grand malheur, notre gouvernement est tout sauf convaincant.
Entre un Chef de gouvernement qui est plus dans la conciliation et l’équilibrisme, des ministres qui tirent la couverture chacun de son côté et des partis politiques aux abonnés absents, les citoyens, qui en sont pour leurs frais, sont des laissés pour compte dont on ne se souvient qu’à la veille des élections.

Or seules l’intelligence et la mobilisation collectives peuvent nous sauver en ces temps de crise où notre sort est lié à nos actes. Face à l’aggravation de la situation épidémiologique dans le pays, la raison veut que des décisions exceptionnelles soient prises quand bien même elles ne seraient pas populaires afin d’éviter d’autres contaminations à condition d’y mettre beaucoup de sens et de tact pour l’intérêt de tous.

N’oublions pas que le Maroc n’a pas les moyens d’affronter une pandémie qui prend des dimensions énormes, les défis qui nous guettent sont colossaux et l’avenir menace d’être dur. Notre gouvernement qui n’est plus en odeur de sainteté, est-il armé pour les relever ? A-t-il la sagesse, l’empathie et l’audace qu’il faut pour agir et réagir ou n’est-il plus de saison ? Est-il à pied d’œuvre pour l’après-Covid-19 qui sera tout sauf aisée ? Dans son discours du 28 juillet 2017, Sa Majesté le Roi avait bien dit : « Si le Roi du Maroc n’est pas convaincu par certaines pratiques politiques, et ne fait pas confiance à nombre de politiciens, que reste-t-il donc au peuple ? À tous ceux qui déçoivent les attentes du peuple, je dis : « Assez ! Ayez crainte en Dieu pour ce qui touche à votre patrie… Acquittez-vous pleinement des missions qui sont les vôtres, ou bien éclipsez-vous ! Car le Maroc compte des femmes et des hommes honnêtes et sincères envers leur pays. » Qu’en est-il de l’écho produit dès lors ?

Souad Mekkaoui

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…

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