Repenser le vivre-ensemble pour vivre dans la paix

DOSSIER DU MOIS

Le vivre-ensemble en débat

Latifa Ben Ziaten

Fondatrice et présidente de l’association IMAD pour la Jeunesse et la Paix

 

Je pense qu’aujourd’hui chacun d’entre nous doit réaliser un pas vers l’autre pour le connaître, le comprendre, vivre sa différence culturelle non pas comme une barrière mais comme un échange, un partage culturel et humain.

Pour mon cas, je suis arrivée en France à l’âge de 17 ans et demi. J’étais jeune et j’avais cette volonté de m’intégrer pour construire ma vie.

Pour vivre ce processus d’intégration, il fallait s’ouvrir à la société qui nous a accueillis, c’est-à-dire vivre comme ma vie au Maroc où chacun connaît son voisin… J’ai voulu connaître très vite mes voisins, les mœurs et les coutumes de mon pays d’accueil pour me sentir Française et comprise malgré ma différence. Pour moi, la tolérance c’est ce principe de respect mutuel entre des individus qui partagent leurs différences.


Aujourd’hui,  la génération de nos enfants subit un problème d’identité, car certains parents n’ont pas fait leur travail, celui de concilier la double culture en la faisant vivre comme une richesse et non en choisir une. Beaucoup de jeunes sombrent dans cette schizophrénie de telle sorte qu’ils ne se sentent pas Français ou reconnus en tant que tels. Il faut réconcilier cette acceptation de soi, car notre jeunesse française pour certains cas se cherche une raison d’exister, endosse un mauvais rôle et peut dériver dans les extrêmes de la dangerosité qui s’exprime à présent par le terrorisme.

D’autre part, les médias ont un rôle important, car je défends mon Islam, une religion de paix et d’amour. Aujourd’hui, l’Islam est réduit à la haine, aux violences et à la peur sur le plan des médias.  Et les termes utilisés comme le djihad sont employés abusivement et sont interprétés dans le sens des terroristes alors que la signification est beaucoup plus transcendante dans la vie d’un musulman vivant sa religion avec humilité et respect.

Selon mon expérience et le contexte de vie actuelle qui n’est pas favorable pour les citoyens d’Europe avec la crise économique qui engendre le chômage, le désespoir de certains qui n’ont pas trouvé leur voie dans nos sociétés, le concept de vivre-ensemble semble être difficile à élaborer à l’heure actuelle.

Néanmoins, faut-il s’isoler ?  Faut-il trouver des boucs émissaires pour justifier ce contexte de vie?


L’individualisme jette un froid dans les rapports humains. Quand mon fils est mort, j’ai dû encaisser les préjugés qu’on jette sur les Français d’origine maghrébine comme « un délinquant,  un drogué ou un voleur »…. Il était loin de tout cela.  C’était un patriote et il a défendu jusqu’à se sacrifier pour des valeurs car c’est le socle de notre société républicaine.

C’est cela pour moi le vivre-ensemble, c’est vivre pour partager nos valeurs, les défendre, les acheminer et ensemencer les esprits qui sont troublés par le doute.

Il faut réconcilier ces jeunes sur la voie de l’ouverture et leur apporter des réponses sur le sens de leur propre existence.  Chacun a un rôle à apporter pour se rendre utile à la société et  aux autres.

Le vivre-ensemble c’est s’écouter les uns les autres, se parler, voyager, découvrir, se découvrir, car forcément j’apprends de l’autre.


Aujourd’hui via mon association Imad pour la Jeunesse et la Paix, j’ai effectué des projets autour de séjours éducatifs à l’étranger pour notre jeunesse afin de lui ouvrir l’esprit vers d’autres horizons et renouer avec l’espoir du vivre-ensemble, avec la prise de conscience que chacun apporte une pierre à l’édifice qui construit un peuple et le protège de ces fléaux que nous vivons à l’heure actuelle.

Il faudrait bien engager une nouvelle éthique, celle de l’Amour,  d’aimer son prochain avec respect et dignité, car c’est un être humain.  Il faut se rendre utile et tendre la main aux personnes qui souffrent. Je pense aux jeunes en perdition, en quête d’identité,  de repères qu’ils n’ont pas eu la chance d’acquérir dans leur environnement familial. Je pense aux détenus dans les prisons et de leurs conditions. Si nous ne faisons rien pour eux, ils s’achemineront vers des sentiers de haine et de vengeance qui feront payer cher à notre société.

L’éthique à transmettre, c’est d’apporter la prise de conscience du respect de la dignité de l’homme.  Aujourd’hui, malheureusement, nous avons tendance à oublier certains de nos jeunes ghettoïsés qui souffrent…

Par un acheminement vers la compréhension de l’autre malgré sa différence, on pourrait sortir de cette crise morale.


Il faut des idéaux, une contre-médiation face au phénomène de Daech pour provoquer cette prise de conscience car aujourd’hui, les jeunes ont besoin de voir, de savoir que la réussite existe pour chacun et de se donner les moyens de réussir.

C’est cela le Djihad, être un bon citoyen, honnête et juste pour soi et pour les autres. Il faut casser le mur qui veut nous diviser, nous séparer.

La fraternité, c’est cette valeur qui nous fera sortir de cette crise morale. Oui, nous sommes frères et sœurs, car nous portons et véhiculons des valeurs identiques.

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…