Said Khallaf, le cinéaste du réel et de l’Universel

Said Khallaf, le cinéaste du réel et de l’Universel

Par Abdessamad MOUHIEDDINE

Le coup était dur. Saïd Khallaf le reçut plein la gueule. Lui, l’enfant du plus populaire des quartiers de Casablanca, n’en croyait pas ses yeux en voyant ces enfants de Hay Sidi Moumen commettre simultanément cinq attentats suicides qui causèrent pas moins d’une quarantaine de morts et une centaine de blessés.

Au-delà de la colère qui l’étouffait alors qu’il revenait du Canada pour voir sa famille en ce mois d’août 2003, ce sont des interrogations persistantes qui occupaient son esprit d’artiste.

Comment ces gamins en sont-ils ainsi arrivés à l’abject, à l’innommable ?  Le destin de ces enfants de la rue ne quittera  plus jamais son esprit.

Il parcourait, sans cesse, ce quartier casablancais de Sidi Moumen en fendant dans la masse, interrogeant et s’interrogeant sur cette alchimie sociétale qui a enfanté l’abjection, ce qui pouvait aisément s’apparenter à une vraie « génération sacrifiée » dans un mandala de déperdition atroce où la famille, l’école et l’Etat avaient, depuis longtemps, démissionné.

Le cinéaste était, en vérité, en train d’épouser cette cause des « enfants de la rue » pour en extraire ce qui deviendra une œuvre magistrale. Dans son esprit naquit, comme par inadvertance, le film majuscule qu’est devenu « A mile in my shoes » (Un mile dans mes chaussures).

Le film vit le jour en 2015 et ce fut un happening cinématographique majeur au milieu de la torpeur du septième art marocain. Celui qu’on a vite appelé « Le Canadien » venait, en vérité,  bouleverser  le train-train habituel où l’on s’était éternisé à raconter le train-train d’une réalité à l’eau de rose.

Le « Canadien » Saïd Khallaf a étonné son monde avant de bluffer le monde. Pas moins de 23 distinctions seront raflées par « A mile in my shoes » à travers les festivals de cinéma de par le monde.

Une carrière détournée

Saïd Khallaf avait émigré au Canada pour parachever sa formation dans un domaine qui n’avait qu’un rapport lointain avec le cinéma. Il était devenu ingénieur développeur de software et ne s’imaginait cinéaste professionnel que dans ses rêves hérités d’une enfance marquée par la magie de l’image au sein des salles obscures de Derb Soltane ou de Hay Mohammadi.

Ce rêve le taraudait sans cesse. La belle carrière d’ingénieur informaticien qui se dessinait devant lui ne pouvait assouvir une fantasmagorie créative où le désir de raconter le monde par l’image devenait de plus en plus obsessionnel.

C’est alors qu’il franchit le pas en multipliant les cursus de formation aux arts de la cinématographie. Jugeons-en :

WHMIS and Film Orientation, BC Institute of film Professionals (2005);

Film and Digital Video Production, Film School, Vancouver, Canada (2004/005);

Bachelor in Film Studies, University, Vancouver, Canada, 2010.

Mais ces formations, quoique pointues et extrêmement édifiantes quant à leur richesse en savoirs techniques, ne pouvaient assouvir la soif de celui qui voulait, en vérité, camper l’art de l’écriture filmique dans sa globalité comme dans les interstices de son know how.

Saïd Khallaf se transporta alors dans le saint des saints du cinéma mondial. « A moi Hollywood ! », proclama-t-il.

Là, entre ateliers d’écriture et plateaux de tournage, de rencontre en rencontre, le « Canadien » marocain s’abreuva copieusement de techniques, d’astuces, de notions et de savoirs comme seul Hollywood pouvait en dispenser.

Quatre courts-métrages s’ensuivront : The First Kiss (2005); The Mother (2009); Midnight Disease (2010); Collision, 2012.

Ils parachèveront la formation soutenue de Khallaf et révèleront un talent scénaristique et filmique indéniable. Puis vint la période des « grands tournages » où se succèderont téléfilms, sitcoms, séries et longs métrages.

Saïd Khallaf vient de terminer le tournage d’un long métrage où il pose un regard dépourvu de complaisance sur une société où l’on s’égare de l’harmonie en croyant en emprunter le chemin. Le film porte fort justement le titre évocateur qu’est « Les Egarés ».

Dans ce film où j’ai moi-même tenu le rôle du père du « héros », pas moins de trois problématiques s’enchevêtrent : le triomphe du paraître, la perversité de l’islamo-takfirisme et la duplicité des rapports sociaux. Des thèmes qui consignent les travers d’une époque et d’une société bel et bien égarées !

Je fus personnellement le témoin d’une direction d’acteurs qui ne laisse rien au hasard. Pas même la charge émotionnelle d’un regard ou le millimétrage d’une posture au sein de l’espace.

Un grand cinéaste marocain est né de la conjonction du souci de la réalité avec une approche ne s’écartant pas d’un iota de l’universel. Saïd Khallaf continuera sans le moindre doute à étonner tout à la fois son monde et…le monde !

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