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Violences faites aux femmes : le constat accablant de la FLDF

Isolées avec des conjoints violents, en raison du confinement et des mesures de restriction, de nombreuses femmes ont été exposées à la violence conjugale et domestique. De l’aveu même de la Fédération des ligues des droits des femmes (FLDF), qui estime que les violences basées sur le genre se sont accentuées de 31,6% durant les périodes de confinement et d’urgence sanitaire par rapport à la même période de l’année 2019. Cette ONG évoque un total de 4.663 actes de différentes formes de violences faites aux femmes, qui ont été enregistrés au cours de la même période. La violence psychologique a représenté le taux le plus élevé avec 47,9%, suivie par la violence économique avec 26,9% et la violence physique avec 15,2%, dont un cas d’homicide à l’égard d’une femme et un autre cas de tentative d’homicide, en plus d’une hausse de 5,1% de la violence sexuelle. L’association fait part également d’un faible taux de signalement des violences faites aux femmes, une des problématiques que la Fédération observe en permanence.

Pour comprendre l’ampleur de ces chiffres et leurs effets socioéconomiques, MAROC DIPLOMATIQUE s’est entretenu avec Souad Benmassaoud, responsable des programmes au niveau de la Fédération des ligues des droits des femmes (FLDF).

FLDFMAROC DIPLOMATIQUE : Le moins que l’on puisse dire est que vos chiffres donnent des sueurs froides dans le dos. Quelle évaluation faites-vous de la situation des violences faites aux femmes aujourd’hui sur la base de ces chiffres que vous avancez ?

Souad Benmassaoud :Ces chiffres représentent clairement une augmentation de la violence qui risque d’être beaucoup plus élevée en réalité, parce que nombreuses sont les victimes de violences qui n’ont pas pu dénoncer leurs agresseurs, surtout pendant la période du confinement. On n’est pas sans savoir que pendant cette période, les femmes victimes de violence étaient 7j/7 avec leurs agresseurs sous le même toit, donc, la plupart ne réussissaient pas à avoir un petit moment pour en parler avec quelqu’un et dénoncer leurs souffrances. D’ailleurs, après le confinement, plusieurs femmes sont venues dénoncer ce qu’elles ont subi. Par ailleurs, il y a celles qui n’ont pas les moyens ni accès à l’information pour savoir comment dénoncer ni où le faire. S’ajoute à cela, le fait que ces victimes sont pour la plupart issues de couches sociales très vulnérables et marginalisées avec un taux d’analphabétisme assez important. Sans oublier, la méconnaissance en nouvelles technologies, pour pouvoir accéder à des plateformes électroniques afin de déposer plainte. Tout cela fait que ces chiffres ne reflètent qu’une partie de la réalité, il y a encore d’autres femmes qui n’ont pas pu dénoncer ces violences et arrêter leurs souffrances. D’ailleurs, nous avons parlé de cela à maintes reprises pour appeler à accentuer la sensibilisation via les médias.

MD : Vous évoquez aussi un faible taux de signalement des violences faites aux femmes. Quelles en sont les raisons à votre avis ?

S.B :On peut dire que la dénonciation des violences est toujours à un niveau bas, parce qu’il y a toute une culture qui responsabilise la femme des violences qu’elle subit, ce qui fait qu’une bonne partie d’entre elles ne dénoncent pas. De l’autre côté, il y a une sorte de normalisation de la violence, d’où la nécessité d’un grand travail de sensibilisation, à commencer par le domaine de l’éducation, à travers les manuels scolaires, pour que la violence envers les femmes ne soit plus tolérée ni acceptée.

MD : Il semble que cette hausse des violences continue encore, malgré un certain retour à la normale depuis le déconfinement. Quels sont les déterminants sociaux et psychologiques participant à cette montée des différentes formes de violence faites aux femmes ?

S.B :En effet, les violences ont continué même après le déconfinement, parce que leurs facteurs de déclenchement ont continué d’être là, même si les violences n’ont pas de justification, puisqu’elles sont dues à un système patriarcal de domination masculine envers les femmes et cela rentre dans une construction sociale qui se reproduit. Sans oublier l’augmentation des violences socioéconomiques, dues à la vulnérabilité et la précarité de plusieurs couches sociales. Étant donné que le secteur informel est composé en bonne partie de femmes, la majorité d’entre elles se sont retrouvées sans ressources, même après le déconfinement et malgré une certaine reprise économique, on sait que beaucoup de secteurs sont toujours à l’arrêt.

MD : Quid de l’efficacité des mesures prises par le gouvernement dans cette bataille ?

S.B :C’est vrai que plusieurs politiques publiques ont été mises en œuvre par le gouvernement dans le cadre de la stratégie nationale de lutte contre les violences envers les femmes et il y a aussi la loi 103.13, qui comporte beaucoup de nouveautés criminalisant certains actes de violence qui ne l’étaient pas auparavant. Et puis, comme mécanisme de protection des femmes victimes de violence, des mesures de prévention ont été mises en place, comme celle liée à l’éloignement de son agresseur. Toutefois, et même si cela fait 2 ans que cette loi est entrée en vigueur, son application sur le terrain soulevait plusieurs lacunes. La mise en œuvre de ces mécanismes de protection par la justice n’est pas encore claire. C’est une loi qui nécessite le déploiement de beaucoup de moyens financiers pour sa mise en œuvre. Si on prend l’exemple de l’hébergement comme moyen de protection des victimes de violences, il y a très peu de centres qui le font et qui ne sont même pas spécialisés dans la violence fondée sur le genre.

MD : Les lacunes qui existent au niveau de la loi 103.13 entravent-elles la protection de ces victimes ?

S.B : Bien sûr que oui. Il y a des lacunes dans la loi. Certains actes de violence n’étaient pas criminalisés par la loi, notamment, le viol conjugal. Les femmes le dénoncent énormément. D’ailleurs, une bonne partie des femmes qui souffrent violence domestique, souffrent aussi de violences sexuelles. Pourtant, la loi ne le reconnait pas. Ce n’est pas tout. Pendant le confinement, on était face à beaucoup de difficultés dans la mise en application de cette loi. Par exemple, comment veiller à ce que la mesure de l’éloignement soit appliquée ? Comment garantir que l’agresseur ne s’approchera pas de sa victime et comment le prouver si cela arrive ? Tout cela nécessite des décrets d’application qui définissent bien la procédure à suivre. Et puis, ce genre de mesures nécessite le déploiement de moyens financiers, notamment, en termes de ressources humaines qui soient formées dans l’approche genre. Ce qui représente de grands défis aujourd’hui, vu la gravité et l’ampleur du phénomène.

MD : Qu’est-ce que vous préconisez donc comme solution ?

S.B :Certes, le gouvernement a pris plusieurs mesures pour remédier à ce problème, mais ces mesures restent provisoires, on ne peut pas héberger toutes catégories de femmes confondues dans ces centres. Quand il s’agit de cas de violence, il faut avoir une approche de prise en charge, d’appui psychologique et socioéconomique, qui repose sur les normes internationales en matière de lutte contre les violences, à savoir, la protection, la prévention, la prise en charge et la réparation des dommages des femmes victimes et survivantes de la violence. En plus de la pénalisation des actes de violence. Donc, c’est vrai que plusieurs choses ont été faites à ce niveau, mais il en reste encore du chemin à parcourir, notamment, au niveau de la coordination pour avoir une chaine de prise en charge avec des maillons bien soudés, où la coordination se fait de manière systématique entre les différents acteurs étatiques et civils.

Nous avons aussi besoin de territorialiser les politiques publiques au niveau des régions. Si on prend l’exemple de l’hébergement, il faut que ce soit fait dans toutes les villes au Maroc, sans pour autant devoir déplacer les victimes de violence d’une ville à une autre, d’où la nécessité de mettre en place des plans d’action au niveau des collectivités territoriales et conseils régionaux. Au niveau de la FLDF, nous avons toujours revendiqué le système du « guichet unique de la prise en charge » pour que les femmes ne se perdent pas et bénéficient de tous les services dont elles ont besoin en cas de violence. Enfin, la violence envers les femmes a un coût, notamment sur l’économie du pays. Ceci dit, il vaut mieux prévenir que guérir.

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