Il y a 61 ans de Mohammed V le Libérateur à Mohammed VI le bâtisseur

La Fête de l’Indépendance est célébrée en cette journée du vendredi 18 novembre, de Tanger à Lagouira, dans un recueillement propre aux grands moments de notre histoire. Ce soixantième-et-unième anniversaire de la Libération du Maroc sonne comme la clôture d’une époque et l’ouverture d’une autre. Les générations qui se sont succédé depuis ce mois de novembre 1955 ont vécu et connu un monde de bouleversements où, croisés et même confrontés, nos destins ont été façonnés dans un interminable combat, lancé au siècle dernier par Mohammed V, poursuivis ensuite par le Roi Hassan II et à présent renforcés par le Roi Mohammed VI.

L’histoire du Maroc n’a jamais cessé depuis 14 siècles d’être trempée dans le combat, ni d’être une légende. Ce sont seulement les armes et les contextes qui changent. Contrairement aux autres pays colonisés, notre pays a subi deux occupations coloniales : celle de la France qui a occupé le centre et le littoral, celle ensuite de l’Espagne qui s’était appropriée les provinces du sud et le nord du Maroc. Pour sa libération, il a dû faire face à deux Etats européens qui , dans le sillage de la sinistre Conférence d’Algésiras, organisée en 1906 par les puissances impérialistes, ont appliqué la désastreuse décision de le morceler.

Jamais en effet, pays n’a subi et supporté des décennies durant deux occupations coloniales simultanées. Jamais non plus pays n’a été confronté à deux négociations pour sa libération qui, en l’occurrence, n’a jamais été effectuée d’un seul tenant, mais qui s’est faite par étapes, morceau par morceau. L’Espagne a mis plusieurs années avant de céder Tarfaya et plusieurs autres Sidi Ifni, et enfin Sakia al-Hamra et Oued Eddahab. La France, également, a dû infléchir sa position face à la détermination du peuple, et surtout d’un Roi, qu’elle avait exilé « manu militari » avec l’objectif de l’éloigner de son peuple et de garder le pays dans l’empire effiloché.

Le complot du 20 août 1953


Si chaque année, à ce même jour, nous célébrons la Libération – et donc la fin du colonialisme -, c’est aussi pour rendre l’hommage le plus éclatant au Libérateur, Mohammed V qui avait fait don de sa personne pour défendre son peuple. Son combat, ses souffrances et ses sacrifices doivent nous servir d’enseignement. L’on sait que le 20 août 1953, un complot fomenté par les milieux coloniaux et quelques généraux français, dont le général Juin, résident de son état, avait abouti à l’exil du Souverain. D’abord en Corse, ensuite à Madagascar. L’on sait aussi, pour l’avoir mesuré rétrospectivement, que le départ du Roi et de la Famille Royale en exil avait provoqué une déchirure, un véritable choc au sein du peuple marocain qui n’entendait point en rester là. Mobilisation sur tous les fronts, résistance ensuite où une véritable symbiose organique entre le Roi et le peuple s’était traduite par la mise en oeuvre d’une stratégie globale de lutte contre l’occupation et pour l’indépendance.

L’exil du Roi du Maroc exprimait la volonté rageuse des forces réactionnaires coloniales de couper ce cordon organique; de mettre un terme à l’agitation qui, depuis les années trente, sous la conduite politique de S.M. Mohammed V, prenait des allures d’insurrection incessante et de révolution permanente. En éloignant, néanmoins, le Souverain de son peuple et de sa terre, les autorités coloniales n’avaient pu avoir raison de cette union scellée pour le même idéal de libération. Elles ne pouvaient surtout pas mesurer l’effet boomerang suscité par leur décision désastreuse.

Deux ans d’exil – d’août 1953 à novembre 1955 –  ont forgé, en Corse et à Madagascar, une morale de combattant dans une sérénité qui renforçait plutôt les liens, malgré la distance, entre le Roi et son peuple, qui aiguisait par ailleurs une conscience politique lucide. Quand le 31 octobre 1955, le Souverain regagna la France, première étape du retour au pays, c’est bien évidemment l’aboutissement d’un long combat pour l’indépendance que l’Histoire enregistra.

Après le départ de Madagascar, l’arrivée officielle se déroula à l’aérodrome de Nice. Elle est ainsi décrite par Henry Yrissou, directeur de Cabinet de M. Antoine Pinay, alors ministre des Affaires étrangères et plus tard Président du Conseil : « Au nom du gouvernement, écrit-il, je vais accueillir S.M. le Roi sur l’aérodrome de Nice avant de l’accompagner à l’hôtel du Golf à Beauvallon. Je suis entouré de hautes personnalités marocaines, notamment des frères de Sa Majesté, les Princes Moulay Hassan et Moulay Idriss.(…). Le séjour à Beauvallon sera court: dès le 1er novembre, S.M. le Roi arrive à Villacoublay. Il y est encore accueilli par moi-même, les membres du Conseil du Trône sont auprès de moi. Escortés d’agents motocyclistes, nous accompagnons S.M. le Roi à Saint-Germain-en-Laye, au Pavillon Henri IV, où il va occuper la chambre où naquit Louis XIV, ce Roi auprès de qui le Maroc de l’époque avait un ambassadeur. Dans ce salon a lieu, dès le premier novembre, un premier entretien de deux heures, entre S.M. le Roi et le Président Pinay. Moi-même, les 3 et 5 novembre, j’évoque avec Sa Majesté plusieurs points des déclarations à venir ».


Les négociations franco-marocaines s’entament tandis que la situation au Maroc même frise l’explosion. Le gouvernement français, dont Edgar Faure assure la direction comme Président du Conseil entend en finir au plus vite. Commencent alors, dans une atmosphère empreinte de gravité qui sied aux circonstances et de volonté d’aboutir, les entretiens historiques au château de la Celle-Saint-Cloud qui s’achèveront le 6 novembre sur une déclaration commune franco-marocaine annonçant que « le Maroc et la France ouvriront prochainement des négociations destinées à faire accéder le Maroc au statut d’Etat indépendant ».

Le terme d’interdépendance, qui a été suggéré par inadvertance est catégoriquement rejeté par S.M. Mohammed V qui y voit, alors, comme une résurgence de l’idéologie coloniale déguisée ! Oui à l’indépendance totale et sans conditions, non à quelque interdépendance quelle que fût…En somme voilà la position du Souverain qui n’entendait nullement transiger sur les principes sacrés de la revendication marocaine que furent : l’indépendance, la souveraineté et l’unité… Un triptyque qui sera complété manifestement par le principe de démocratie plurielle. Pour mener à bien les négociations ainsi annoncées, il est proposé la constitution d’un « gouvernement marocain de gestion et de négociation, représentatif des différentes tendances de l’opinion” et qui “aura pour tâche d’élaborer un programme de réformes constitutionnelles appelées à faire du Maroc un Etat démocratique à Monarchie constitutionnelle ».

La fin des entretiens est claire : le Maroc vient d’arracher, sous la conduite éclairée mais intransigeante de Mohammed V, sa pleine indépendance et de recouvrer sa liberté. Un pan entier de l’histoire coloniale – fait d’intrigues diverses, tissé aussi de complots à la Guillaume ou à la Juin – s’écroule sous le poids des réalités. L’Histoire enregistrera que la décolonisation du Maroc a été menée sous le double signe d’une lutte sans merci sur le terrain, sacrifiant ainsi plusieurs des enfants du pays, au prix de la déportation du Roi et de la Famille Royale et d’une intransigeante négociation diplomatique menée pied à pied.

Le 16 novembre un avion quitte Paris pour Rabat


Le 16 novembre, un avion royal quitte Paris à destination du Maroc. La Famille Royale y est à bord, et S.M. Mohammed V, après deux longues années d’exil et de combat à distance, ne cache point son émotion à retrouver un peuple qui l’attend en délire. Ni les barrages dressés pour contenir la foule, ni les mesures de vigilance pour sauvegarder la voie où passerait le cortège ne tiennent devant l’émergence enthousiaste du peuple entièrement déchaîné des kilomètres durant. Une marée humaine et un océan d ;espérance. Aux côtés de S.M. Mohammed V, comme toujours et présent à toutes les étapes du combat de libération, il y a S.M. Hassan II, alors Prince Héritier et les membres de la Famille Royale. Nous laisserons à l’historien Jacques Benoist-Méchin le soin de décrire ce retour en ces termes : « Ces retrouvailles tant espérées ont quelque chose de bouleversant. Elles font naître dans les âmes quelque chose de beaucoup plus puissant et de plus durable qu’une émotion : un ébranlement profond qui se communique de proche en proche. A travers elles les Marocains saisissent à quel point la liberté et la monarchie ne font qu’un. Ce qui n’était jusque-là qu’un enseignement de l’Histoire où un sentiment diffus est devenu, d’un seul coup, une réalité tangible. Jadis, l’arrivée d’El-Dakhil ( Hassan Ad-Dakhil ) avait ranimé les sources et fait refleurir la nature. Cette fois-ci, le retour du père apporte au peuple la certitude de participer au même destin. Et ce sentiment, à son tour, va faire surgir la nation ».

Mohammed V a libéré le Maroc, Hassan II l’a réunifié et Mohammed VI le bâtit, le modernise et le démocratise. Comme un fil d’Ariane, notre histoire reste fidèle au credo de continuité, notre mémoire se nourrit d’un passé écrit à l’épreuve du glaive et du combat. Mohammed VI articule désormais le pays sur des exigences insoupçonnables, devançant le temps et traçant les nouveaux sillons en cohérence avec nos traditions et les impératifs du 3ème millénaire qu’il incarne.

Hassan Alaoui est le Directeur de la publication de « Maroc diplomatique » , il a dirigé pendant de longues années la rédaction du quotidien « Maroc Soir » et du « Matin » . Il a été aussi éditorialiste des mêmes titres. Il a collaboré à plusieurs autres titres de presse. Auteur du livre « Guerre secrète au Sahara occidental », il suit et analyse pour nous l’actualité politique, nationale, régionale et internationale.