Y a-t-il espoir pour la démocratie dans le monde arabe?

Par Dr Mohamed Chtatou

 Beaucoup de gens des pays du Printemps arabe regrettent que les dictatures de leur pays aient été renvoyées du pou­voir, il y a quelques années de cela, parce que le soulèvement n’a pas conduit à la démocratie, comme on leur a dit et leur niveau de vie ne s’est pas non plus amé­lioré. Pire encore, ils font face, mainte­nant, à l’instabilité quotidienne et à tous les dangers que cela entraîne, y compris la perte d’emplois, les conflits sectaires et les violences ethniques.

Les groupes minoritaires ethniques et religieux se sentent en insécurité dans ce nouvel environnement, où les états, s’il y en a encore, sont absorbés par les luttes de pouvoir et ne peuvent as­surer la stabilité et la sécurité de leurs citoyens. Par conséquent, nombreux de ceux qui en ont les moyens retirent leurs biens et fonds et s’installent dans des refuges à l’Ouest. Cela signifie que les capitaux nationaux et les emplois sont perdus. L’investissement étranger s’en va également et les économies souffrent financièrement ou font faillite, tout sim­plement.

Etats Déliquescents

De nombreux pays rejoignent les rangs des États déliquescents tels que la Libye, la Syrie et peut-être, bientôt, le Yémen. Malgré ces développements malheureux, les spécialistes du Moyen-Orient posent la question classique : Qu’est-ce qui vient en premier lieu, dans la région, le pain ou la démocratie?


Dans la plupart des pays arabes non producteurs de pétrole, la société est composée de deux classes différentes : les pauvres et les riches, ensuite divisées en pauvres et très pauvres, et en riches et très riches. La classe moyenne qui avait existé dans le passé est maintenant de­venue purement de l’histoire ancienne. Ainsi, dans chacun de ces pays, il existe deux groupes sociaux différents, avec deux identités et territoires différents. Dans de nombreux cas, le rôle des gou­vernements existants est de garder ces deux groupes séparés pour éviter toute friction possible qui pourrait créer des conflits et des agitations.

Pour de nombreux pauvres des pays du Printemps arabe, la démocratie, dont ils ont rêvé à un moment, est oubliée parce que, pour la majorité, cela signifie perdre le pain quotidien et vivre dans la solidarité tribale qui est toujours active. Mais cela pourrait bientôt disparaître à cause d’une pression insupportable. Quand cela prendra fin, les gens iront dans les rues pour demander l’aumône, rejoindre l’armée des mendiants en pleine croissance ou se tourner vers le banditisme. Ceux qui évitent les deux, pour cause de dignité et de respect de soi, mourront à petit feu, sans aucun doute.

Le manque de moyens et la précari­té transformeront les villes en grandes zones d’instabilité et d’insécurité, gou­vernées par des seigneurs mafieux qui utiliseront le besoin pour subjuguer les pauvres et les forcer pour atteindre leurs objectifs criminels. Ces seigneurs pourraient supplanter l’autorité centrale ou coopérer avec elle pour garder les pauvres sous contrôle, en les aidant en contrepartie de leurs services. L’État central pourrait sous-louer la sécurité et la stabilité à ces groupes illégaux. L’insécurité de l’individu dans les em­pires des criminels ou des seigneurs de la guerre aura des conséquences ter­ribles sur la stabilité et la paix en raison de la prolifération des armes et d’une augmentation des crimes violents et du concept de la vengeance.

Dans un pays comme la Libye, ce scénario d’État déliquescent est déjà en train de se produire. L’État et l’armée ont cessé d’exister, depuis près de 7 ans. De nombreuses milices dirigent les dif­férentes villes et régions et subviennent aux besoins de la population, tout en les gardant sous contrôle et en les utilisant, quand cela est nécessaire, pour promou­voir leurs desseins politiques ou autres.


La Libye d’aujourd’hui ressemble à l’Espagne musulmane des XIe, XIIe et XIIIe siècles, sous la domination de différents rois des taifas dans leurs pe­tits royaumes. Les rois des taifas en Es­pagne ont été à l’origine de la fin de la civilisation musulmane en Europe. Ce qui a abouti à la chute de la Grenade en 1492 et à l’achèvement de la Reconquis­ta, suivie par l’inquisition. Les taifas libyens ont annoncé la chute de l’État libyen et le retour au système tribal an­cestral.

Le Yémen, lui aussi, revient rapide­ment au système tribal. En réalité, les Yéménites n’ont jamais fait confiance à l’État. En effet, il semble que le pré­sident chassé, Ali Saleh, dans un réflexe tribal, s’est allié aux Houthis pour se venger des Saoudiens. Par conséquent, il a incité les Houthis à assiéger la ca­pitale. Un incident qui a rendu furieux les Américains qui ont menacé de geler les actifs américains de Saleh et de re­noncer à son visa américain. Par la suite, il s’est retourné contre les Houthis pour reprendre ses anciennes alliances, mais ceux-ci ne lui pardonneront pas son geste de traîtrise et l’assassinent. La so­lidarité tribale au Yémen prévaudra sur l’État, qui est une entité inutile pour les Yéménites, car la tribu peut apporter le soutien mais pas l’État, particulièrement en période de bouleversement, comme c’est le cas aujourd’hui.

En Egypte, si jamais l’État échoue, deux scénarios cauchemardesques pour­raient se produire. Les villes seront di­rigées par des seigneurs du crime, qui obtiendront l’allégeance des citoyens, en échange de protection et en leur of­frant des services sociaux limités. A la campagne, les gens reviendront à leurs tribus qui n’ont jamais disparu. Mais, cela est très peu probable, en Egypte, parce que l’État est l’armée et l’armée est puissante et ingénieuse. Aussi, parce que la société égyptienne est très édu­quée et elle n’acceptera jamais le triba­lisme comme solution durable.

 En Syrie, la démocratie est vraiment un luxe ou plu­tôt un concept abstrait et in­tellectuel qui est difficile à comprendre. Les personnes vivant sous l’état de Bachar reçoivent la bénédiction du régime à condition qu’elles abandonnent la démocratie. Pour les personnes vivant dans les pays sous le contrôle des seigneurs de la guerre, is­lamistes ou autres, le peuple ne reçoit pas de soutien mais ces groupes violents prennent les biens dont ils disposent et ne leur offrent rien en re­tour, sinon le paradis. S’ils résistent, ils sont tués et leurs familles sont utilisées et mal­traitées. Donc, dans ce cas, il n’y a ni soutien ni démocratie, il n’y a qu’une sorte de limbes ponctués de violence et d’arbitraire.


Monarchies en difficulté : la démocratie pas à pas

Au Maroc, la monarchie prospère par le biais de deux facteurs importants : la lé­gitimité historique pour raison d’existence sur le terrain, sans interruption, depuis le 9ème siècle et son rôle religieux incarné dans le sultan en tant que « commandeur des croyants » amir al-mou’minin. En 1996, sous feu Hassan II, la monarchie a initié la démocratie incrémentale et une décentralisation du pouvoir, lente, oné­reuse mais bénéfique, sur le long terme. Il est vrai que les Marocains gagnent leur pain avec difficulté, mais ils peuvent éga­lement se vanter de profiter de la démo­cratie, de la liberté et surtout de la stabilité et de la cohésion sociale sous l’égide du concept unique de tamaghrabit.

La monarchie en Jordanie, de même, a initié une forme de démocratie par étapes et le monarque est considéré par la majo­rité des gens comme l’unique garant de la stabilité dans le pays. En effet, la sta­bilité est importante pour un pays qui n’a pas de ressources et ne survit que par le commerce, le tourisme et la largesse des pays du Golfe. La stabilité est également importante dans un État dans lequel plus de la moitié de la population est palesti­nienne. Pour les Bédouins, la monarchie garantit leur survie et il en va de même pour les Palestiniens.

Les Pays du Golf : achat de la paix sociale par aides financières en espèces

Les riches pays du Golfe apportent un soutien gratuit et tout le confort matériel nécessaire à la population. En effet, tous les services sont gratuits : l’éducation, la santé et le logement. De plus, des subven­tions sont offertes à la population pour acheter des voitures ou se marier. Que demander de plus ? Pour la majorité, la démocratie rime avec la fin de l’État pro­vidence, chose qui les effraie grandement.

Le Printemps arabe ou le désenchantement des pays arabes.

Les rois et émirs du Golfe, effrayés par la perspective d’éventuelles révolutions, ont précipitam­ment fait à la po­pulation des dons en espèces pour acheter leur doci­lité. Ces systèmes politiques patriar­caux et tribaux sont extrêmement généreux quand il s’agit d’aide, mais ne tolèreront pas la démocratie parce qu’elle me­nace leur existence et leurs régimes moyenâgeux.


Sous la pression de leur protecteur, les Etats-Unis, ces pays ont fait quelques change­ments démocra­tiques minimes pour plaire à l’Occident. Toutefois, ces changements sont plus dans le but de donner certaines libertés aux gens que de rendre leurs régimes plus démocratiques et plus comptables.

Dans l’ensemble, les pays du Golfe doivent leur survie politique et leur stabi­lité ainsi que leur sécurité actuelle, prin­cipalement, à l’hypocrisie et à l’opportu­nisme de l’Occident qui, ailleurs, dénonce les dictatures et, aussi, au conservatisme religieux et à l’allégeance tribale. Les fa­milles du Golfe au pouvoir sont très géné­reuses avec leur peuple, mais n’acceptent pas l’opposition. Ils veulent un asservisse­ment et une docilité totale en échange de pain en abondance.

Y a-t-il espoir pour la démocratie dans le monde arabe ?

Oui, il y a de l’espoir, il est nommé la Tunisie.

La Tunisie a inventé le printemps arabe en 2010, à partir de la ville provinciale de Sidi Bouzid, où un jeune homme du nom de Bouazizi, qui en avait marre de se battre, chaque jour, pour vivre s’est sa­crifié de manière désintéressée en luttant pour le pain et la démocratie. Son sacrifice n’a sans doute pas été vain car cela a mené aux soulèvements arabes et aujourd’hui, à la démocratie en Tunisie. En 2011, le pays s’est débarrassé du dictateur Ben Ali et a voté pour les Islamistes d’Ennahda, qui se sont mis à ré-islamiser la société. Toute­fois, le peuple tunisien a rejeté en masse et sans ambages ce modèle, d’abord, dans la rue par des manifestations quotidiennes et, plus tard, dans les urnes. Le peuple tu­nisien, courageux et déterminé, a imposé sa volonté aux politiciens en choisissant d’entrer dans le monde de la modernité, en votant une constitution civile, en ame­nant au pouvoir les laïcs de Nidaa Tounes et en reléguant les Islamistes d’Ennahda à l’opposition. De ce fait, ils ont du pain et le luxe de la démocratie. Les autres pays arabes en feront-ils de même?