Appel à M. Khalid Aït Taleb, Ministre de la Santé : À Casablanca, ou tu as les gros moyens ou tu meurs!

Monsieur le Ministre,

Si au début, nous avions une longueur d’avance parce que nous tous avions du cœur à l’ouvrage, si nous avions gagné la bataille grâce aux orientations de Sa Majesté le Roi qui a boosté l’Exécutif le poussant à donner le meilleur, si au départ, nous avions à la bonne vos plans et actions, aujourd’hui, cette volonté et cet engagement dont le gouvernement et le peuple ont fait montre, se sont égarés en chemin. Vous, gouvernants qui teniez le gros bout du bâton, n’avez pas pensé à l’après. Aujourd’hui, nous voyons patauger le gouvernement qui nous transmet, sans le savoir, son sentiment de doute et d’impuissance. Aujourd’hui, le tableau qui s’offre à nous est celui de ministres aux bras retournés et d’une population laissée pour compte. Aujourd’hui, nous, citoyens marocains, nous nous sentons en insécurité, nous attendons que l’épée de Damoclès frappe à tout moment.

Monsieur le Ministre,

Depuis que ce maudit virus a pointé du nez mettant le monde sens dessus-dessous, depuis qu’il a élu domicile dans notre pays, comme toute personne des médias, je suivais l’évolution de la pandémie avec beaucoup d’intérêt. Mais vivre la Covid-19 de l’intérieur est une lourde expérience dont on ne sort plus indemne et surtout on ne porte plus le même regard sur les choses … on n’écoute plus les discours rhétoriques qui nous baignent dans le leurre. Qui a dit que la santé n’a pas de prix ? Au contraire, elle se paie au prix fort, chez nous.


Au début, on se dit que cela n’arrive qu’aux autres, puis on sent que le risque est à nos portes. Cela fait donc trois semaines qu’autour de moi, dans ma famille, on ne parle plus que de Covid-19. Cela fait trois semaines, que jour pour jour, je suis en plein dedans. Ce que j’ai retenu de cette mauvaise expérience c’est qu’à Casablanca, c’est tout un circuit que seuls ceux qui sont bien outillés peuvent emprunter, et encore. J’imagine que vous devinez de quels outils il s’agit. Je vous en rapporte quand même quelques faits auxquels j’ai moi-même assisté. À Casablanca, ou on a les gros moyens pour faire face à la rapacité de certaines cliniques ou on meurt. Ceci dit, même quand on est aisé, il faut avoir des entrées qui vous facilitent l’accès à un lit dont on ne sait pas si on en sortira les pieds devant. Une fois admis, après avoir présenté un chèque de 60.000 dhs, attendez-vous à une facture bien salée et bien garnie même par des services que vous n’avez jamais eus. Dans notre cas, la personne s’en est bien sortie, heureusement, en payant dans les 150.000 dhs pour une dizaine de jours. Mais pour cela, nous avons vécu la galère puisqu’il n’y avait pas de lit disponible dans les services de réanimation. Il a fallu donc remuer ciel et terre avant de trouver le lit providentiel. Mais là encore, deux médecins se sont disputé la place libre dans la réanimation pour leurs patients qui attendaient. L’état de notre malade lui a donné la priorité mais surtout le chèque de garantie qui était déposé à temps. Vous savez, monsieur le Ministre, quand on est face à la mort, nécessité fait loi, on peut céder tout ce qu’on a et on oublie jusqu’à nos idéaux et nos convictions. La clinique demande, nous, nous nous exécutons pourvu que notre malade soit sauvé. Aussi faut-il intervenir, monsieur le Ministre, vous qui avez prise, pour mettre fin aux jeux malsains de cette mafia des cliniques qui a la main croche et qui s’en donne à cœur joie. Ce qui nuit à d’autres qui font convenablement leur travail.

Monsieur le Ministre,
Ce qui se passe, aujourd’hui, à Casablanca, est juste hallucinant. Venez de temps à autre surprendre des laboratoires qui ont fait de ce contexte actuel une manne inespérée. Faites des visites surprises ou désignez une commission pour contrôler certaines cliniques qui s’en frottent les mains tellement les malades Covid-19 -qui sont dans le désarroi- représentent pour elles objet d’engraissement. Leur devise ? Le chèque d’abord, le malade ensuite. Seuls des chèques de garantie de 60.000 à 90.000 dhs vous donnent droit de cité et vous ouvrent les portes de ces cliniques qu’on franchit à contrecœur, conscients qu’elles profitent à fond de l’aubaine qui s’offre à elles. Normal, l’occasion fait le baron. Ce qui se passe dans la métropole est scandaleux et révoltant. Entre les hôpitaux publics devenus synonyme de négligence et de mort et certaines cliniques dont les patrons ne misent que sur le gain, la vie des citoyens est hypothéquée.

Monsieur le Ministre,
N’est-ce pas enrageant de recevoir un appel de la Direction des maladies infectieuses pour vous demander de vous présenter le plus tôt possible à l’hôpital parce que vous avez été testé positif, alors que vous avez reçu les résultats six jours avant via le laboratoire médical ? Et on ose se demander pourquoi les chiffres augmentent ! Il ne faut pas que les citoyens seuls aient bon dos. Que dire quand la DMI exige des personnes contactées, plusieurs fois même par erreur, de se diriger illico presto vers l’hôpital alors que celui-ci n’accepte pas des cas confirmés ? Paradoxalement, on ne cesse de dénoncer la persistance des retards de détection et de prise en charge.
Quand un hôpital de Casablanca refuse d’admettre un malade de Covid-19 en détresse, quand celui-ci est abandonné sous l’une des nombreuses tentes montées pour accueillir les patients, quand il rend l’âme suite à une complication respiratoire et qu’on vienne après l’arracher à son fils, quand c’est lmoqaddem qui remettra la dépouille au fils du défunt après des heures passées à la morgue, c’est que la situation est catastrophique et inhumaine, c’est que la réalité ne correspond pas aux discours.

Monsieur le Ministre,
Aujourd’hui, nous qui n’avons pas voix au chapitre, sommes acculés aux prières pour qu’un miracle divin ait lieu. Aujourd’hui, quand ce maudit virus frappe à gauche et à droite, quand il s’invite dans nos familles sans crier gare, quand des personnes qui ne franchissent même pas le seuil de la maison le contractent, quand les hôpitaux sont saturés, quand des médecins nous disent que les chiffres donnés sont à multiplier par 4 voire par 5 parce qu’on se limite à 25.000 tests effectués par jour, quand les cliniques affichent complet, quand le corps médical s’écroule sous la charge de travail, quand les médecins nous confient qu’ils ne sont plus sûrs de rien, quand ils nous déclarent que pour qu’un malade puisse accéder à un lit en réanimation, il faut qu’un autre ait cédé la place en passant de l’autre côté de la rive…, quand …. Et quand …. c’est que ce satané virus n’a plus de loi ni de règle, c’est que la situation est tragique …


Monsieur le Ministre,
Ces chiffres donnés, chaque jour, ne sont pas que des statistiques. Ce sont des vies, ce sont des membres de la famille, des amis, des connaissances, des collègues de travail. Ce sont des vies qui nous quittent en marquant au fer rouge la nôtre. Le 10 mars, le Maroc avait enregistré son premier décès dû au coronavirus, depuis, les chiffres flambent. Vous allez certainement me dire qu’on meurt aussi de grippe. Bien sûr monsieur le Ministre, mais vous mieux que quiconque connaissez le danger de contamination de la Covid-19 et vous connaissez surtout notre capacité litière. Vous connaissez notre manque ahurissant en réanimateurs, vous connaissez nos défaillances en matériel, vous connaissez notre réalité qui est loin des discours dont vous nous avez gavés, vous nos chers ministres. Rappelez-vous que monsieur le Chef de gouvernement nous leurrait avec sa fameuse antienne qui ne dupe plus personne « la situation est sous contrôle ». Non monsieur, nous avons atteint un moment critique qui sort de votre contrôle. Monsieur le Ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Économie verte, quant à lui, s’est tellement vanté du respirateur 100 % marocain qu’on a cru à l’arche de Noé qui allait nous sauver du déluge. Aurait-il oublié qu’il avait déclaré, au mois d’avril, que deux unités industrielles avaient entamé la phase d’industrialisation massive de ces produits et qu’il avait même parlé de la possibilité d’exporter une partie de la production ? Sait-il qu’aujourd’hui, les gens décèdent à cause du manque des respirateurs artificiels dans les services de réanimation ? Et vous monsieur le Ministre de la Santé, vous allez encore dire « qu’il est facile de porter des jugements ». J’en conviens, mais je me réfère à votre réponse donnée lors d’un entretien accordé à mon confrère Naceureddine Elafrite : « Il faut juger avec les critères du moment ». Je m’y applique donc et vous dis que ceux d’aujourd’hui montrent que votre stratégie a échoué. Tous les indicateurs sont rouges : le nombre de cas graves, le nombre des malades en réanimation, le nombre des malades intubés, ceux qui sont ventilés et bien sûr le nombre de décès qui est passé de 35, le 1er octobre, à 70, le 31 octobre, puis à 82, le 4 novembre alors que la 1ère vague n’est même pas passée. Arrêtons d’induire les gens en erreur avec les chiffres du politiquement correct. Le taux donné des 33% d’occupation est à l’échelle nationale or 40 % des cas graves sont hospitalisés à Casablanca. Les 2013 lits de réanimation -tous secteurs confondus- n’ont pas les ressources humaines nécessaires. Les hôpitaux de la métropole sont saturés.

Monsieur le Ministre,
Avez-vous pensé au corps médical, à ces soldats de la lutte contre la pandémie, mobilisés depuis le début du mois de mars, sans congé et sans motivation aucune, en ces temps difficiles ? Ils sont à bout de force et au bout de la déprime. Certains se surpassent pour continuer à s’acquitter de leur mission par conscience professionnelle et par humanisme. Plusieurs d’entre eux ont été contaminés et plusieurs ont payé de leur vie ce dur combat contre ce maudit virus.

Monsieur le Ministre,
Sous peu, la capitale économique deviendra un cluster par sa population active, ses transports en commun qui ne respectent pas les 50 % de leur capacité, ses cafés encore bondés, ses grandes surfaces où les mesures de sécurité sanitaire relèvent du passé et surtout ses habitants qui ne respectent plus les gestes barrières. Aujourd’hui, la métropole dépasse les 2000 cas, demain, ce chiffre sera quadruplé parce que Casablanca où il y a une forte concentration de cas positifs deviendra un nid à virus.
Dans le contexte actuel et avec des citoyens inconscients qui ne font rien pour aider voire qui aggravent les choses en s’exposant et en exposant d’autres au virus, on n’a pas besoin d’être un savant pour savoir que les semaines voire les mois à venir seront très critiques. Les contaminations battront leur plein, l’hiver et la grippe saisonnière n’arrangeant pas les choses, la pression se fera encore plus forte sur les hôpitaux.
Je sais que c’est général et que le virus a mis le monde entier devant son impuissance, mais vous n’êtes pas ministre pour rien. Je sais que notre système médical est défaillant et malade depuis des décennies, je sais que vous n’êtes là que depuis une année mais nous, nous sommes de simples citoyens qui ont besoin d’être rassurés. Nous avons besoin de nous appuyer et surtout de nous en remettre à un ministre, qui connaît bien sa partie et qui veille au grain.
Aujourd’hui, le virus ne nous laisse plus de répit et risque de provoquer une hécatombe si nos comportements, de part et d’autres, ne changent pas. La vitesse de contamination s’est accélérée de manière impressionnante. On n’ose même pas penser à une deuxième vague qui serait dévastatrice.
Nous avons plus besoin d’engagement citoyen mais de plus d’actions de votre part, dans l’urgence sinon ce sera fait dans la douleur. Tout le monde doit s’engager à éviter la catastrophe y compris les cliniques. Et il est de votre devoir, vous qui avez la haute main sur ce secteur, vous qui menez la partie, de leur rappeler le serment d’Hippocrate et de leur taper sur les doigts quand il le faut. Il faut bien qu’une porte soit ouverte ou fermée.

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…