Professeur Yassine Zarhloule : les biobanques attendent impatiemment la réglementation et les textes de loi de leur mise en œuvre

Yassine Zarhloul

Entretien réalisé par Hassan Alaoui

Il y a un jour pour jour, le 4 février 2020, le ministre Saïd Amzazi, accompagné notamment du Walide l’Oriental et de plusieurs autres personnalités locales du gotha universitaire de la région présidait une importante cérémonie d’installation du Président de l’Université Mohammed 1er, créée en 1978. Il s’agit de Yassine Zarhloule dont la désignation était à la mesure des ambitions dans la région de l’Oriental, en termes de formation du capital humain, d’innovation et d’accélération de la recherche scientifique. L’Université qu’il dirige occupe un pole position  à l’échelle africaine et arabe dans la filière des sciences physiques selon le classe Shanghai 2018 et les étudiants en médecine ont remporté à Prague la Médaille d’Or du concours international de simulation médicale en 2019

Yassine Zarhloule est ingénieur, Docteur d’Etat de la Faculté des sciences, il a remporté de nombreux prix en matière de recherche scientifique, classé aussi dans le Top 10 des chercheurs marocains.

Féru des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle, il a organisé de nombreuses conférences internationales et lancé la création de la Biobank de l’Oriental qu’il décrypte pour Maroc diplomatique . Un projet qui tombe à point nommé dans ce contexte de pandémie et de crise que ne peut être surmonté que par la recherche scientifique et l’innovation. A l’occasion de cet anniversaire, nous avons interrogé Yassine Zarhloule sur la portée de cet événement.


Vous avez présenté tout récemment sur la chaîne al Aouala la biobank de l’ Oriental , un ambitieux projet qui participe à l’avancée des découvertes médicales. Pouvez-vous nous présenter cette entité ?  Y a-t-il d’autres biobank au Maroc et pourquoi le choix de sa domiciliation à Oujda ?

« Bien que les biobanques aient fait leur apparition dans les pays développés depuis une trentaine d’année, ce n’est que dernièrement qu’elles ont vu le jour dans certains pays arabes et africains, tels que l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Iran, la Jordanie, l’Égypte, le Nigeria, l’Afrique du Sud, etc.

Au Maroc, à notre connaissance, il n’y pas de structure biobanque proprement dite. Nous n’avons pas trouvé d’article scientifique publié et qui a fait l’objet d’une révision par les pairs sur la mise en place d’une biobanque au Maroc.

En raison du rôle important que jouent les biobanques dans le développement de la recherche biomédicale, l’Unité de Génétique de la Faculté de Médecine et de Pharmacie d’Oujda a eu l’idée de mettre en place  la première biobanque au Maroc intitulée « Biobanque de la Région de l’Oriental ou BRO Biobank » afin de doter la région de l’Oriental d’une infrastructure de biobanking d’envergure nationale, et reconnue internationalement. Un budget de 10 Millions de dirhams a été dédié à la mise en place de cette structure.


Les détails de cette mise en place ont été publiés récemment dans un article scientifique qui a fait l’objet d’une révision par les pairs :

https://www.hindawi.com/journals/bmri/2020/8812609/

Cette structure essentielle  pour la recherche médicale et scientifique nécessite des ressources humaines très compétentes… pour le travail d’identification et de conservation des cellules. Qu’ en est il du personnel de cette biobank ?

« Effectivement les biobanques nécessitent un capital humain très compétent, une organisation hautement structurée en matière de constitution, gouvernance, gestion, fonctionnement, et accès aux échantillons. D’ailleurs, des organisations internationales, telles que l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE), publient à chaque fois des recommandations qui visent à améliorer le fonctionnement des biobanques.


Concernant la BRO Biobank, la première étape de mise en place a impliqué un personnel qualifié, rigoureux avec des connaissances solides en biologie cellulaire, biologie moléculaire, génétique et bio-informatique. Ce personnel est constitué de Professeurs de l’Université Mohammed Premier, des cadres scientifiques, des doctorants et un Professeur à l’Institut Supérieur des Professions Infermières et Techniques de Santé d’Oujda. Toutefois, la pérennisation de la BRO Biobank nécessite le recrutement de personnels, en particulier des techniciens, pour assurer les différentes activités de la biobanque.

Qu’ en est-il de la réglementation et de la législation  juridique  de ces centres?

« Au Maroc, il n’existe actuellement aucune loi spécifique sur les biobanques. Cependant, il existe une loi sur la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel (loi no 09-08 promulguée par le Dahir No 1-09-15 du 22 Safar 1430). Par conséquent, nous nous sommes basés sur cette loi ainsi que sur les lois et directives éthiques internationales relatives aux biobanques pour établir le protocole éthique de la BRO Biobank. Les principales questions éthiques abordées dans ce protocole éthique étaient le consentement éclairé, l’utilisation secondaire des échantillons et de données au fil du temps, l’utilisation du matériel génétique, la participation des enfants aux biobanques, la restitution des résultats aux participants, la confidentialité et le partage des données et des échantillons avec d’autres chercheurs. Ce protocole éthique a été soumis pour approbation au Comité d’éthique de la Recherche Biomédicale de Casablanca et a reçu un avis éthique favorable.

Étant donné que les biobanques traitent un nombre énorme d’informations sur les donneurs, elles sont soumises à l’approbation de la Commission Nationale de Contrôle de la Protection des Données à Caractère Personnel (CNDP). Ainsi, nous avons aussi déposé une demande d’autorisation préalable auprès de la CNDP qui a eu un avis favorable.


De ce fait, le fonctionnement de la BRO Biobank respecte les principes de bioéthique sur lesquels s’appuie la confiance, tant du patient en regard de ses droits que des partenaires de recherche et des médecins eu égard à leurs objectifs respectifs de recherche et de soins. Elles permettent aux chercheurs, cliniciens, gestionnaires des hôpitaux et des unités de recherche de renforcer la capacité des biobanques à contribuer aux programmes de recherche tout en préservant les droits du patient et en garantissant le caractère éthique et la conformité à la règlementation nationale et internationale.

Au Maroc force est de constater la pénurie en matière des dons d’organes , de tissu ou du sang . Comment se passera la collecte?

« Le succès d’une biobanque repose d’une part sur la volonté des donneurs à donner leurs échantillons aux biobanques. D’autre part, les professionnels de la santé (cliniciens, chirurgiens, anatomopathologistes, infirmiers, etc.) jouent un rôle primordial dans le recrutement des patients qui donnent leurs échantillons. L’absence de cette collaboration est un facteur limitatif dans le processus de mise en place des biobanques. Ainsi, avons-nous réalisé deux études épidémiologiques afin de sensibiliser et évaluer l’état de connaissance et l’attitude des malades et des professionnels de la santé envers les biobanques. Ces études ont montré que seuls 3 % des malades et 37,5 % des professionnels de santé avaient connaissance des biobanques. Malgré cette connaissance limitée, 82,9 % des professionnels de santé et 80,7 % des malades ont manifesté une attitude positive à l’égard des biobanques.

Les résultats de ces travaux ont été publiés récemment dans des articles scientifiques :


https://www.liebertpub.com/doi/abs/10.1089/bio.2019.0047?journalCode=bio

https://www.scirp.org/Journal/paperinformation.aspx?paperid=94003

Quid de la qualité de la conservation de ces matériaux scientifiques?

« Les biobanques ont pour obligation de mettre à la disposition de la recherche des échantillons biologiques de haute qualité. Par conséquent, il est recommandé que la collecte et le traitement des échantillons se fassent conformément aux procédures opérationnelles standardisées qui ont été établies par des organisations internationales. De plus, pour s’assurer de la qualité optimale des échantillons stockés dans les biobanques, des processus de contrôle qualité sont mis en œuvre en tant que procédure systématique de ces infrastructures. En suivant ces directives, nous avons développé une procédure de contrôle qualité de la BRO Biobank pour évaluer la qualité des échantillons qui y sont stockés.


Les détails de cette mise en place du contrôle qualité de la BRO Biobank ont été également publiés dans un article scientifique :

https://www.hindawi.com/journals/bmri/2020/8812609/

Un mot sur les partenariats et  la mise en réseau de cette biobank?

« La BRO Biobank est un projet de longue haleine et d’un grand travail très dur et qui vient de voir le jour. Elle vient juste d’être accréditée par le Conseil de l’Université Mohammed Premier. Ainsi, la BRO Biobank est maintenant en mesure de mettre ces échantillons à la disposition des chercheurs marocains, et leurs partenaires afin de soutenir la recherche biomédicale. Notre prochaine action est effectivement assurer la visibilité de la BRO Biobank au niveau national et international et pouvoir intégrer des réseaux internationaux de biobanking et la valorisation des échantillons de la BRO Biobank par le développement de projets de recherches collaboratifs.


À côté  des activités R D y aura t il une partie services et commercialisation pour assurer le succès ?

« À côté des activités R D, plusieurs autres activités sont envisagées par la BRO Biobank pour assurer son succès, notamment, mettre en place des formations qualifiantes en biobanking, accompagner les chercheurs marocains souhaitant constituer des biobanques dans leurs établissements.

Le développement des partenariats public-privé constitue aussi un moyen très important pour ouvrir de nouveaux horizons pour la BRO Biobank. Mais, il faut tout d’abord que les textes de lois régissant les biobanques au Maroc soient élaborés et adoptés par les autorités compétentes.

Hassan Alaoui est le Directeur de la publication de « Maroc diplomatique » , il a dirigé pendant de longues années la rédaction du quotidien « Maroc Soir » et du « Matin » . Il a été aussi éditorialiste des mêmes titres. Il a collaboré à plusieurs autres titres de presse. Auteur du livre « Guerre secrète au Sahara occidental », il suit et analyse pour nous l’actualité politique, nationale, régionale et internationale.