Oussama Ouassini : « Il faut sauver notre appareil productif »

la crise sanitaire
La crise sanitaire, qui s’abat sur le monde, porte dans son sillage une crise économique qui risque d’être catastrophique.

Aux quatre coins du monde, la crise économique, qui s’installe dans le sillage de la crise sanitaire du coronavirus, ne cesse de susciter des inquiétudes à tel point que certains l’assimilent à la grande dépression de 1929, jugée comme la pire de toutes les crises. Sauf que contrairement à celle-ci, le phénomène actuel est d’ordre universel et touche toute la planète. Inédit est le coup d’arrêt donné par la crise sanitaire et sociale à toute l’activité mondiale. Il va donc sans dire que les répercussions économiques du Covid-19 toucheront aussi le Maroc et seront considérables en affectant plusieurs secteurs d’activité. Le point avec Oussama OUASSINI, analyste financier et économique

MAROC DIPLOMATIQUE : L’économie mondiale était-elle prête à faire face à une telle pandémie ?

Oussama OUASSINI : C’est évident que l’économie mondiale n’était pas prête, du tout, à une telle pandémie bien que l’OMS ait prévenu, depuis des années, tous les pays, des pandémies comme celle du SRAS. Par conséquent, on savait qu’une telle pandémie allait arriver mais le monde n’a pris aucune précaution et l’économie mondiale n’était pas prête.


MD : Les bourses du monde entier dévissent, les banques centrales montent au créneau pour aider les marchés. Estce que la coordination de ces banques peut encore éviter le pire ?

OO : Que la coordination des banques centrales puisse éviter le pire, je ne crois pas. Je crois qu’elles ne peuvent retarder qu’un tout petit peu le Krach financier.

Les fondamentaux réels sont tellement affectés par la pandémie que je vois mal comment éviter un Krach financier et cela pour deux raisons. La première est qu’il va y avoir des centaines de milliers voire des millions de morts. Pas forcément tous des retraités mais également des actifs car les services de réanimation et des urgences seront et sont déjà débordés. C’est le cas en Europe, depuis plusieurs jours, quant aux USA, n’en parlons même pas.


Il y aura beaucoup de gens qui mourront du coronavirus par manque de soins, en urgences, car les services seront déjà saturés. Les fondamentaux réels sont et seront très fortement attaqués. L’argent des banques centrales, s’il n’est pas utilisé pour acheter des masques, des respirateurs et des lits de réanimation et permettre aux hôpitaux de s’accroître, ne servira à rien. Les banques centrales ne peuvent pas ressusciter les morts.

Et la deuxième raison c’est que le commerce international est complètement au ralenti voire à l’arrêt.

En conséquence, la consommation de pétrole, en particulier les compagnies du pétrole et surtout celle des USA (pétrole de schiste) sont en train de perdre beaucoup d’argent vu qu’elles étaient largement subventionnées de manière déguisée par l’Etat américain. Elles sont, potentiellement, en faillite et cela va provoquer, très probablement, un désordre très profond dans l’industrie pétrolière. Or le pétrole et la finance sont très intimement liés puisque la plupart de ces compagnies ont des dettes colossales auprès du système financier.


Elles ont emprunté des centaines de milliards $ auprès des banques (Actif bloqué plus de 1.000 milliards $). Ainsi, les banques vont perdre beaucoup d’argent et la sphère financière le sait, d’autant plus qu’elle sait que si le pétrole s’effondre, les banques s’effondreront en même temps.

Voici les deux raisons majeures pour lesquelles je vois mal comment on pourrait échapper à un krach même si les banques centrales, à juste titre, sont montées au créneau.

Comme le ralentissement et l’arrêt seront pour plusieurs mois, l’économie réelle, au niveau mondial, va perdre, à mon avis, au moins 3 à 5% du PIB mondial sans le krach. Alors avec ça va être pire encore.


MD : Et pour le Maroc, la perte est valorisée à combien ?

OO : Le PIB marocain, la création de richesse annuelle, est de l’ordre de 1.200 Milliards Dhs soit 100 Milliards/Mois.

Comme nous savons que plus de 60% de notre PIB est à l’initiative de l’Etat et que l’essentiel du service fonctionne toujours, on peut partir du principe que 30% sont en arrêt.


De l’autre côté, nous avons 40% du PIB qui concerne la création de richesse du secteur privé. Et là, les dégâts sont bien plus massifs. Donc, on peut considérer de façon hypothétique, et tout en restant optimiste, que l’activité est en arrêt aux 2/3.

Aussi, cela veut dire que le PIB mensuel a chuté ou est en train de chuter, pendant cette crise, alors qu’on est confinés chez nous. En conséquence, le manque à gagner, dans l’économie marocaine est de :

  • PIB mensuel : 100 Milliards Dhs
  • 60% du PIB issus des activités de l’Etat: 60 Milliards Dhs par Mois
  • 30% de l’activité publique est en arrêt soit : 60*30% = 18 qu’on arrondit à 20 MMDhs
  • 40% du PIB issus des activités du privé: 40 Milliards Dhs par mois
  • 2/3 de l’activité privée sont en arrêt soit: 40*2/3 = 27 qu’on arrondit à 30 MMDhs => Déficit PIB/mois : 20+30 = 50 Milliards Dhs par mois Et on garde en tête que 50 Milliards Dhs c’est à peu près l’ordre de grandeur du déficit marocain par année.

MD : Dans le monde entier, des gens perdent leurs emplois, des commerces ferment, de nombreux Etats annoncent des mesures pour compenser ce manque à gagner. Est-ce qu’on assiste, quelque part, à un retour de l’État-providence ?


OO : Ce mot est à la bouche de beaucoup de politiques, à travers, le monde. Personnellement, je ne suis pas sûr. Si vous voulez, aujourd’hui, il y a deux manières de comprendre l’intervention de l’Etat. Il y a une courbe qui circule un peu partout dans le monde, à travers les réseaux sociaux. C’est la fameuse courbe en cloche du nombre de personnes infectées et qu’on met en regard de la ligne droite horizontale du nombre de lits disponibles qu’on peut remplir au niveau des urgences, de la réanimation et des services de soins intensifs et puis, le discours politique.

Aujourd’hui, l’action de l’Etat est d’envisager, sous toutes les formes, de faire lisser la courbe en cloche du nombre d’infection pour qu’elle reste en dessous de la droite horizontale du nombre de lits. Heureusement, au Maroc, on s’y est pris assez tôt en optant pour le confinement. Je pense qu’avec le protocole de soins sages et réfléchis, pris par le Comité technique et scientifique du programme de prévention et de contrôle de la grippe et des infections respiratoires aigües sévères et l’acquisition de nouveaux lits de réanimation, on ne dépassera pas le nombre de lits disponibles. Mais il y a une 2ème manière de voir les choses qui est non seulement de lisser la courbe en cloche mais d’augmenter le nombre de lits et les moyens hospitaliers (cas du Maroc).

Depuis plusieurs décennies, à cause d’une idéologie de la réduction des dépenses publiques, on a complètement médiocrisé le service hospitalier entre autres. À mon avis, on peut parler d’un retour de l’État-providence s’il y avait, maintenant au Maroc et partout ailleurs dans le monde, un investissement public, fort et rapide en faveur du rehaussement de la droite en termes de capacité d’accueil des soins intensifs.


MD : Passer par la mise en place d’une vraie politique de relance, serait-ce l’une des solutions à préconiser ?

OO : Bien évidemment. Il faudra la mettre en place lorsque la crise sanitaire sera terminée, en été, mais elle sera très insuffisante. J’espère qu’on ne va pas répéter les mêmes erreurs commises, depuis plus de 50 ans, et qu’un bouleversement très profond aura lieu, à la fois, sur nos moyens de production et sur nos méthodes de marchander et de commercer avec le monde pour éviter un nouveau carnage.

Étant donné qu’on sait que les pandémies de ce type vont se multiplier, dans les années qui viennent, à cause de la déforestation qui, contrairement à ce que l’on pense, ne s’est pas arrêtée. Cette déforestation nous met en contact direct avec les animaux qui vivent au plus profond des forêts et qui portent des virus face auxquels nous n’avons aucune immunologie pour l’instant. Subséquemment, la déforestation va nous mettre en contact des virus qui sont aussi dangereux voire plus que le Codiv- 19 et le réchauffement climatique va provoquer, également, d’autres pandémies notamment une recrudescence des pandémies tropicales. Je pense notamment à la Malaria puisque la Banque Mondiale a déjà prévu, il y a quelques années, qu’autour de 2050, il devrait y avoir entre 5 et 5,5 milliards d’humains infectés par cette maladie. Je suis absolument certain que les capacités hospitalières sont faibles pour traiter ces 5 milliards d’humains qui souffrent, aujourd’hui, de crise de paludisme.


De nombreuses entreprises vont être incapables de reprendre la production une fois que la crise sanitaire sera résorbée

Je souhaite que des leçons soient soustraites de cette énorme crise du coronavirus pour y pallier et par-dessus tout nous y préparer étant donné qu’il va y en avoir d’autres.

MD : Votre lecture des décisions prises par le Comité de Veille économique ?

OO :Les mesures prises par le Comité de Veille économique sont nécessaires et approuvées pour les 3 mois à venir. Mais la détérioration accélérée de l’activité économique doit absolument amener le gouvernement à revoir sa façon de faire pour l’après crise sanitaire. Pour donner un exemple, est-ce qu’une voiture en arrêt depuis 2 à 3 mois peut redémarrer au premier coup de contact ? Bien sûr que non. La réponse est similaire pour l’appareil de production.


Donc après le confinement, plutôt que de tenter d’indemniser, dans le chaos, les nouveaux chômeurs qui sont en train de se constituer à la vitesse d’un l’éclair, il serait, nettement, plus avantageux, sur le plan économique, que le Maroc subventionne les emplois des entreprises. C’est pourquoi il devient primordial d’appliquer, en urgence, les solutions les plus pertinentes pour nous permettre d’en ressortir avec le moins de séquelles possible à long terme.

Avec l’arrêt de plus de 50% voire plus de l’activité économique, ce sont encore des centaines de milliers de nouveaux chômeurs qui vont venir s’ajouter aux chômeurs déjà existants. Il faut sauver notre appareil productif. De nombreuses entreprises vont être incapables de reprendre la production une fois que la crise sanitaire sera résorbée parce qu’elles vont être totalement embourbées.

Avec ces événements, on assistera aux fermetures d’entreprises en cascade et à des dizaines de milliers de mises à pied qui en résulteront aussi bien au niveau de notre pays qu’à travers le monde.


Le gouvernement doit être conscient qu’au lieu de verser des allocations de chômage, il serait nettement plus productif de subventionner les salaires de tous les appareils de production utiles à l’autosuffisance, pendant et après cette crise pour une durée spécifique.

coronavirus

Cette mesure est réalisable et réaliste parce que cette crise de santé publique ne sera pas éternelle et le soutien financier de l’État sera temporaire. Je parle de quelques mois (6 à 9 mois) selon les secteurs d’activités. Sinon le système de notre Sécurité sociale devra recevoir des centaines de milliers de nouvelles demandes d’indemnités de chômage. Et je me demande comment elle arrivera à gérer et à remplir sa mission face à cette nouvelle vague de nouveaux chômeurs.

Les subventions au travail permettront de garder le lien d’emploi tout en réduisant l’inquiétude puisque pas d’interruption de salaire. La vélocité avec laquelle cette approche sera mise en place tout en adoptant la solution des subventions à l’emploi plutôt que l’indemnisation au chômage, répondra avec efficacité et efficience à la crise économique qui se profile.


MD : Ce qui est en train de se passer révèle, finalement, les failles de notre modèle économique. Peut-on espérer que cela nous amènera à repenser le modèle tout entier ?

OO : J’espère bien mais cela suppose un sursaut politique très fort mais qui est loin de celui qu’on observe aujourd’hui. Je trouve que le comportement du Maroc et de l’Italie est extrêmement saint, bon et pur. Ils ont été plus rapides que d’autres pays en investissant massivement pour l’extension de leurs hôpitaux et en prenant soins des vies humaines, en accueillant davantage de patients même au détriment de l’efficacité et de l’efficience économique. Pour le reste des pays, je ne vois aucune tentative pour rehausser les capacités hospitalières. Seule la solution autoritaire est envisagée ce qui est, en partie, nécessaire et obligatoire pour confiner la population. Pourtant elle est hautement insuffisante et ne prélude nullement à une remise en cause du modèle économique antérieur. Cependant, si la société civile se met debout et se dresse, assurément, on arrivera politiquement à engager une vraie transformation. Je le souhaite profondément.